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Sanctuaire

William Faulkner, René-Noël Raimbault, Michel Gresset, Henri Delgove, André Malraux

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Disponible aux éditions Gallimard

Ce qu'en dit l'éditeur

C'est Sanctuaire qui valut à Faulkner sa réputation d'auteur ténébreux et scandaleux. L'écrivain n'a-t-il pas tenu à inventer, selon son expression, "l'histoire la plus effroyable qu'on puisse imaginer"? En réalité, il s'est inspiré d'un fait divers, survenu dans un night-club de la Nouvelle-Orléans : le viol d'une jeune fille avec un "objet bizarre", devenu un épi de maïs dans le roman, suivi d'une étrange séquestration.

Dans un climat de violence, de bassesse et de corruption, remarquablement diffus et persistant, la jeune fille subit une sorte d'initiation au mal, à travers laquelle Faulkner livre son interrogation sur l'homme, avant de l'élargir et de la faire porter sur la société tout entière.

Critique postée par :

Ambroise Raymond

Sanctuaire de William Faulkner, sorti en 1931, apporta gloire et fortune à son auteur. Après l’avoir renié, le romancier entame sa réécriture et propose une nouvelle version qui nous est parvenue aujourd’hui. Je viens d’en achever la lecture et le malaise qui m’habite m’oblige à tenter d’y voir plus clair en vous livrant mon ressenti.

La jeune Temple Drake est catapultée, malgré elle, dans une maison de trafiquants d’alcool au temps de la prohibition dans un lieu très isolé. Forcée d’y passer la nuit, elle subit les assauts silencieux des différents mâles qui hantent la demeure au cours d’une interminable veille. Abandonnée au matin par son compagnon qui l’avait menée jusque-là, elle est ensuite violée dans la grange par Popeye sous les yeux impuissants de Tommy et le regard inquisiteur de deux rats. Popeye l’enlève et la séquestre ensuite dans un bordel de Memphis tenu par Madame Reba. Il revient régulièrement pour abuser de la jeune fille dont l’absence de rébellion laisse perplexe. Popeye « achète » sa bonne volonté en la couvrant de cadeaux. Parallèlement, le jeune Tommy est retrouvé mort à proximité de la grange. Le principal suspect, Lee Goodwin qui gérait le trafic est accusé et emprisonné. Malgré les tentatives désespérées de l’avocat Horace Benbow pour le sauver et l’incompréhensible dévouement de sa compagne Ruby, il est reconnu coupable d’un double crime qu’il n’a pas commis (viol de Temple et meurtre de Tommy) et finit brûlé vivant par une foule déchaînée sous le regard impuissant de Benbow. Popeye est lui aussi appréhendé, condamné et exécuté pour le meurtre d’un policier qu’il n’a pas commis, bien qu’il paye ainsi pour tous ses crimes.

Malraux l’a bien vu dans sa fameuse préface de l’ouvrage mais celui-ci est définitivement placé sous le signe de la tragédie. En effet, tout au long des pages, on rencontre des personnages qui acceptent inéluctablement leur destin, Temple en tête, malgré quelques sursauts dérisoires (quand l'héroïne sème le chaos dans la chambre où elle est tenue prisonnière en balançant robes et produits de beauté ou quand elle s’échappe quinze petites minutes pour passer un coup de téléphone) ou Ruby qui obtempère à tout (misère, indigence, prostitution) au nom d’une fidélité et d’un amour qui ne semblent pas toujours partagés.
Tragique aussi dans la mesure où la destinée des personnages semble gravée de manière indélébile. Les circonstances finissent toujours par avoir le dernier mot, on sait que le viol aura lieu, on sait que Goodwin sera condamné, on sait que Popeye devra payer pour ses actes. Le seul personnage qui tente de s’opposer à la marche des événements, et de s’élever au nom d’une apparente justice, l’avocat Benbow, est piétiné par la réalité.

Faulkner ne fait pas de concessions, son écriture est d’une violence crue. Bien que les meurtres et les viols soient simplement suggérés, plus le lecteur avance dans sa lecture, plus il fait les liens lui-même et reconstitue peu à peu le macabre tableau. Les différentes scènes se matérialisent progressivement sous ses yeux et finissent par prendre tout leur relief quand on referme définitivement le livre. Le procédé est particulièrement éloquent avec les dernières pages de l’ouvrage qui achèvent de brosser le portrait de Popeye et révèlent le profil complet du personnage. La violence des situations évoquées (funérailles de Red, impuissance désespérée de Temple, l’enfant de Goodwin et de Lee à moitié mort dans les bras de sa mère…) participe au noir tableau. On assiste, impuissant, à la lente chute en enfer de Temple et son basculement vers la semi-démence, on se révolte de manière bien dérisoire devant ceux qui acceptent la fatalité des événements... Faulkner fait basculer la violence dans le cauchemardesque par son écriture (pas toujours de lien logique entre les paragraphes, attitudes des personnages parfois inexplicables, croisé incessant des points de vue, ellipses temporelles…). On retrouve d’ailleurs un peu du "Bruit et de la Fureur" dans certains choix narratifs et stylistiques bien que la forme du roman soit beaucoup plus conventionnelle.

Faulkner, enfin, n’a que faire de la morale. Aucun personnage, primaire ou secondaire, n’est épargné par ses griffes et son regard acerbe (les insupportables étudiants d’Oxford, les garçons de la ville qui les observent, le sénateur débile qui passe ses nuits dans un bordel à négresses, la sœur de Benbow qui le poignarde au figuré dans le dos, le neveu alcoolique de Madame Pervenche, les deux hommes qui logent chez Madame Reba et étudient au salon de coiffure…).
Bassesse et abjection trouvent leur justification dans l’indifférence des différents personnages. Madame Reba, par exemple, ne reproche pas à un seul moment ses actions à Popeye tant qu’il la paye, elle élève seulement la voix quand il transforme son honnête établissement en « bordel français » par ses goûts sexuels surprenants. Bassesse et abjection sont toutes deux parfois mêmes sublimées par le regard des spectateurs. On pense au meurtrier noir, enfermé dans la prison de Jacksonville, qui commet un crime atroce, mais vers lequel toutes les admirations tendent sous prétexte qu’il a une voix comme on n’en fait plus.
Faulkner est indéniablement un auteur qui vous prend aux tripes et propose une littérature dense, complexe, crue. J’ai lu quelque part qu’il valait mieux être bien dans sa tête avant de se lancer dans Sanctuaire, je ne peux que le confirmer.