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Les Petites Gaillettes - Gaillette N°40

Nouvelle postée par :

Alain Dagnez
Gaillette N°40 : 30 ans après. Environ. Le destin a de la mémoire et apure les scories du temps à sa manière. Il frappa de manière inattendue bien longtemps après ces faits anciens. Il n’aurait pu imaginer que la Petite Gaillette n° 36 intitulé « traitres » trouverait un retentissement inattendu trente ans plus tard, alors qu’il avait pris ses distances avec sa mémoire, ses connaissances et les lieux de son enfance.

Bernanos a dit : « le hasard est l’alibi des imbéciles ». Alors, à qui dédier la Gaillette finale qui va suivre si ce n’est au doigt du Destin ?
On se souvient de ce récit où il évoqua le voyou châtié de sa témérité par un boxeur en devenir et le traître qui, par lâcheté, avait renié leur amitié au profit du coq de la cour de récréation.
Le narrateur, après une jeunesse non relatée se maria, éduqua, à l’aide de son épouse, trois beaux - « on n’est jamais si bien servi que par soi-même » - garçons, qui poursuivirent tous trois des études, dans un même collège. Ils avaient acquis une habitation et quelques ares, à une quinzaine de kilomètres d’Arras, vous savez cette ville décorée d’une Grand Place et d’une Petite place, d’un fameux Beffroi, de style Renaissance Flamande ; loin de Lens et de ses corons.
Le fils aîné, à treize ou quatorze ans, devint le favori de sa classe et, particulièrement de la gent féminine du collège toute entier. Les filles lui tournaient autour comme abeilles autour d’une ruche. Une d’elle s’appliqua beaucoup à le côtoyer. elle s’appelait C. Elle s’arrangeait pour le faire jouer à ses côtés lorsqu’ils mettaient en scène des spectacles de théâtre dans le cadre d’activités scolairesb; elle tâchait de l’accaparer pour sa seule distraction. Ils firent ensemble du chant et du spectacle pour jeunes gens Elle paraissait, à l’évidence, heureuse auprès de lui. Elle suggéra même la possibilité de venir chez eux passer une nuit, prétextant de leur amitié et de quelques travaux scolaires à mettre en avance ou dont il fallait rattraper le retard. Qu’importe le prétexte !
L’affaire prenait un autre tour. Ça méritait réflexion. Lui, prudent, déclina l’invitation, arguant de leur grande jeunesse : les filles, à cet âge, ont les hormones, bien plus opérationnelles que celles des garçons. De son avis, il n’était pas urgent de commencer une expérience, qui n’aurait pas manquer de tourner à l’intime. La jeune fille en fut très déçue ; le jeune garçon n’était pas plus peiné que cela. La, maman au téléphone s’en étonna, disant même, en mode reproche : « honni soit qui mal y pense ! ». Il n’y voyait pas de mal mais pourquoi solliciter des sentiments si tôt ? Le jeune fille paraissait si active, si décisive, si prompte aux initiatives. Principe de précaution. A tort peut-être.
Quelque mois plus tard, il apprit accidentellement que la petite jeune fille portait, Ô Mnémosyne, le même nom de famille que celui du traître. Etait-ce possible, loin de leurs lieux communs, après toutes ces années sans aucun contact ? Ce devait être une erreur homonymique ? Il fut démenti; il se renseigna et obtint des informations supplémentaires : elle était bien la fille du traître ! Il se réjouit de savoir que l’aventure en resterait là. Mais le doigt du Destin voulait encore ajouter son grain de sel, Comme si, déjà, ça n’était pas assez savoureux !
La jeune fille avait aussi un frère, plus jeune qui, de retour des Petits Enfants à la Croix de Bois, présentait tous les signes de la douceur et de la faiblesse. Il avait été éduqué jusque là au chant choral et aux rapports humains sans frottements agressifs, ce qui, en collège ordinaire n’est pas toujours recommandé. Mais la suite paraît incroyable : son second fils, sportif et judoka émérite, du même âge, avait développé un grand sens de l’équité et ne supportait aucune injustice même dans la cour de récréation. Il fit savoir à ceux qui s’en prendraient encore à l’enfant inoffensif qu’ils auraient affaire à lui dans le cas où ils songeraient à prodiguer une quelconque persécution. Certains s’y risquèrent et reçurent, verbalement et préventivement, la réprimande qu’ils méritaient. Ils cessèrent leurs actions au point que le jeune éphèbe traversa sa scolarité de collège en toute sécurité. Lui se dit, non sans fierté, que son fils avait, sans le savoir, en quelque sorte, revisité l’histoire des pères et montré l’inverse de la pusillanimité et de la complicité lâche. Il avait vengé la mémoire de son père, en offrant sa protection au fils de celui qui l’avait trahi.
Aucune mise au point avec le père de ces deux jeunes gens ; il ne sut pas non plus s’il fit le lien entre les deux histoires mais il se douta que le papa pensa utile de n’en point faire: il ne fallait pas mettre en lumière les mauvais souvenirs ni faire remonter des souvenirs pour lui nauséabonds. Dans le fond, le traître restait cohérent !
On peut ne pas croire au destin, on peut ne pas croire aux signes du ciel, même trente ans plus tard mais on ne peut s’empêcher de penser qu’il n’y eut pas de hasard. Faut-il en tirer une leçon ? Elle se trouve dans ce récit même.
Lui se rappela, tout à coup, cette autre sentence que sa mère répétait occasionnellement: « il n’y a rien qui passe sans que ça repasse ». Ceci est à méditer.
Alain Dagnez.