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Les Petites Gaillettes - Gaillettes N°39

Nouvelle postée par :

Alain Dagnez
Gaillettes N°39 : Les proverbes de sa mère. Certains ont des tics, d’autres des tocs. Sa mère avait des habitudes de langage. Ça partait comme un réflexe du genou : à tel propos, telle phrase. A telle situation, tel proverbe. Ça le faisait rire, ce patrimoine de phrases toutes faites, servies à bon escient.

Elle avait le goût des phrases pré-fabriquées avec lesquelles elle jonglait avec délectation, même si elle n'avait pas inventé elle-même les formules. Elle disait les avoir acquises auprès de sa grand-mère paternelle avec laquelle elle s'entendait à merveille. C’est cette grand-mère-là qui lui insuffla sa gaieté optimiste. On lui avait demandé de veiller sur elle certains soirs parce qu’elle perdait un peu la tête. Aujourd’hui, on comprend de quel mal elle souffrait. La fille de ferme, dont le devoir était de servir, s’était transformée en garde-malade. Elle avait converti ce service à son avantage et, échange de bons procédés, elle passait ses soirées à jouer aux cartes et à rire en compagnie de cette bonne grand-mère. Elle reçut donc une formation en jeux et parties de rigolade. Mais pas seulement: la vieille dame lui avait confié sa collection de proverbes.
Le réflexe n’était pas forcément comique mais elle ne pouvait s’empêcher de saisir toute balle à réaction au bond Par exemple, si quelqu'un lui demandait: "et alors ?", elle répondait immanquablement, dans la seconde même : "alors, dès lors, pour lors", comme une litanie sonore, pour la rime, peu pour le sens. Ça lui évitait également de na pas répondre à la question.
Mais surtout, elle utilisait, si l'on peut dire, pour toutes circonstances, un chapelet de proverbes et sentences, héritage de sa devancière, grande spécialiste de l'amusement verbal. Elle les servait, du tac au tac, chaque fois que l'occasion se présentait. Voyez un peu ce florilège :
Météorologique : Si le temps se présentait sous son aspect le plus brumeux, elle disait: " du brouillard din l' décours (de la lune décroissante), c'est d'l pleuf (de la pluie) avint tros jours (trois jours) ", « du brouillard dans le décours, c’est de la pluie avant trois jours. »,qui rimait correctement mais dont personne n'était sûr qu'il produirait l'effet annoncé, surtout qu'en cette région, en toutes saisons, la pluie n'est jamais très loin. Elle ajoutait, en patois, lorsqu’il faisait mauvais : « c’est du temps du Bon Dieu mais c’est pas son plus beau. » Evidemment. Dit comme cela, le Bon Dieu avait toutes les excuses. Si l’hiver tardait à venir, elle déclarait: « l’hiver n’est pas bâtard, quand il ne vient pas tôt, il vient tard. » On savait qu’il valait mieux s’armer de patience plutôt que d’imaginer une fin prématurée à la mauvaise saison.
Ouvrage façon pôle emploi : lorsqu'il était question d’une personne à la recherche d'un emploi, elle disait : "c'est comme la foi de Givenchy, il cherche du travail et prie le bon Dieu de ne pas en trouver". Personne n'a jamais su pourquoi « Givenchy » - par ailleurs, petite ville près de Liévin - se trouvait dans l'aventure à cette occasion. On pensait qu’il s’agissait plutôt d’un homme porteur de ce nom, dont la stratégie à se procurer un quelconque travail consistait à n’en point trouver. Toute ressemblance avec l’actualité est fortuite.
Géo-localisable : si on ne l’écoutait pas suffisamment à son goût, elle vous lançait tout à trac : « parle à mon c…, ma tête, elle est malade ! », qui rappelait l’interlocuteur étourdi son devoir d’attention.
Familial : en ce qui concernait les relations entre les grands enfants mariés et leurs parents et beaux-parents, elle avait cette phrase définitive dite en patois : "mariage, ménage, si c'était pas la mode, il n'y aurait pas tant de cheminées." Formule poétique et frappée au coin du bon sens : chacun chez soi et les vaches seront bien gardées pour mieux prendre l'envol de son indépendance. Et puis, lorsqu’on était marié, la clarté de la situation voulait qu’on n’eût plus besoin de ses parents, en aucune façon. Peut-être.
Temps perdu : Lorsque la famille était rassemblée au repas et qu'elle constatait que la conversation était excessive plutôt que de se délecter, elle déclarait aux bavards, dont elle pouvait faire partie ; "un viau qui brait (un veau qui pleure) perd une goulée" (une bouchée), faisant savoir, par cet apophtegme de l'activité d'élevage, qu'elle-même n'avait sans doute pas été exempte de tout reproche en sa tendre jeunesse et que, pour suivre les propos de son mari : « se taire c'est bien parler » qui, pour lui, était une question de survie sociale puisqu’ainsi on ne risquait pas de prononcer des paroles qui auraient pu être blessantes ou inappropriées. Dans le même ordre d’idées, elle encourageait les hésitants à s’alimenter: « minche, te ne conno pas chti qui t’mingeras. » Traduction : « mange, tu ne connais pas celui qui te mangeras. Sensé faire rire…jaune. Bien sûr, hélas !
Gestion d'intérieur : Un autre proverbe encore, à propos du nettoyage de la maison, dont elle était spécialiste, elle faisait remarquer, toujours en patois, à ceux qui frottaient, prétendant l’aider, et dont l'ouvrage n'était pas à la hauteur de ses aspirations : "c'est ch'Catiau (château) de Bel Mout : les coins, approchez si vous in voulez !." Cette dernière réclame traduction. "Bel Mout" signifie qui fait belle figure". Ainsi, faire un nettoyage du château de « Bel-mou » signifie qui fait belle figure mais avec un nettoyage apparent, qui ne récure pas les détails des coins et recoins d’une maison.
Devoir : ou encore, rimé également: "Le devoir avant tout, c'est comme Pitou". Personne n'a jamais su non plus qui était ce Pitou, même pas elle, si on le lui demandait; le proverbe n'était dit que pour la sonorité; en revanche, elle savait ce qu'était le Devoir qu'elle plaçait en tête de sa liste de valeurs.
Gastronomique : « bouchée avalée n’a pas plus de goût », expliquait-elle quand on lui demandait ce qu’elle avait mangé la veille et qu’elle prétendait ne point s’en souvenir.
Courage : Si l'on s'avisait de lui souhaiter "bon courage ! », immanquablement elle rétorquait dans sa langue patoise : "gard' le pour ti té n'a pas d'trop » , autrement dit: "garde-le pour toi, tu n'en as pas de trop." Et pan pour celui qui se mêlait de souhaiter une marchandise qu’il n’avait peut-être pas lui-même en magasin !
Et celle-ci, tragique, à propos des ennuis que la vie procurait à l'ensemble des vivants et dont on pense qu’on est les seuls à en souffrir : "On porterait tous sa croix sur la place du village, tout le monde reprendrait la sienne", comme quoi le malheur des uns ne fait jamais d'envieux. Nos propres ennuis sont peut-être à comparer avec ceux des autres, qui peuvent être pires.
Philosophique : enfin, pour parodier Voltaire qu'elle n'avait guère lu, ce dernier apophtegme : "quand on a tout perdu et qu'on n'a plus d'espoir, la vie est un opprobre et la mort un devoir", qu'elle avait transformé ou qui lui avait été transmis ainsi pour sa dernière partie : "quand on a tout perdu et qu'on n'a plus d'espoir , on prend un pan de sa chemise pour s'en faire un mouchoir". Version édulcorée pour ne pas faire peur aux enfants et qui fait sourire.
« Va où tu veux, meurs où tu dois » : est-ce aussi un devoir que de terminer sa vie, où que l’on aille ?
Et en bonus, ce dernier : "cul vu n'est pas perdu", totalement rabelaisien, si on connaît la suite "cul manié, n'est pas bradé", au goût plutôt douteux mais dont elle n'usait pas souvent, par convenance surtout lorsqu'elle reprenait sa langue "du dimanche".
Alain Dagnez.