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Les Petites Gaillettes - Petites Gaillette N°39

Nouvelle postée par :

Alain Dagnez
Petites Gaillette N°39. Les petits frères. Il garde en mémoire cette photo. Elle le portait au questionnement au cours de son enfance. Elle n’était pas triste mais pas gaie non plus : elle était ! Mais que faisait là cette représentation qui les dominait tous, à tous moments ? Que signifiait cette présence d’absents, inconnus de lui?

C'est ainsi qu'ils s'appelaient - « les petits frères » - ou c'est ainsi qu'étaient nommées les deux photos qui étaient accrochées au linteau de la porte de la cuisine, qui donnait dans la salle à manger. Les deux photos, ainsi associées dans un seul cadre, liaient le destin de ces deux bébés. Ils étaient décédés bien avant qu'il ne naisse ; il ne les avait pas connus du tout mais ils étaient présents, tels les anges gardiens du foyer, les protecteurs de la famille. Ils étaient là-haut, perchés, en supervision , pour ne pas oublier le malheur qui était tombé sur la famille, de nombreuses années auparavant et, contrairement à son frère et à ses soeurs, dont il ne fut qu’un moindre héritier.
Dans le cadre, le premier fait une moue boudeuse et semble tout à fait tranquille, enveloppé dans une sorte de châle. Les yeux sont mi-clos. On lui a raconté que cette photo avait été prise juste après le décès de l'enfant. Il semblait plutôt dormir paisiblement. Le second présente un visage très ouvert ; il semble s'adresser à l’auteur de la photo, souriant, les yeux clairs, prêt à l'échange et à l'amusement.
Et pourtant ils étaient morts de maladie à une époque où les décès d'enfants étaient répandus, dans des maisons où les maladies menaçaient, comme la tuberculose que le père avait attrapée au début de sa vie maritale et où les traitements antibiotiques en étaient à leurs balbutiements. Mais l’explication n’exclut pas le tourment.
Et ces disparitions avaient marqué profondément toute la famille et, spécialement, la maman qui n'avait pu supporter que ces "petits frères" sortent de l'existence alors qu'elle faisait tout pour veiller sur eux. Elle disait que c’était impossible à imaginer. Elle racontait que l'un d'eux avait perdu la vie, après une longue séquence de fièvre intense, alors qu'elle avait pris un peu de repos et s'était assoupie. Elle en avait gardé une culpabilité définitive. Elle s’était effondrée. Puis, rapidement ressaisie. Il le fallait !
 Sa soeur première, qui avait été témoin involontaire des ces disparitions, s’était, un jour, agenouillée aux pieds de sa mère, Mater Dolorosa, et lui avait murmuré : « pleure pas, Maman, maintenant, ce sont des petits anges: ils sont au Ciel ». Brave coeur, elle pensait soulager la douleur maternelle et tâchait de la rassurer par la seule porte d’entrée qui pouvait l’apaiser : la religion ! Ce faisant, elle rappelait également que l’épilogue de leur souffrance était tributaire de leur foi. Celle qu’elle avait toute jeune, tout comme sa mère, chevillée au corps. On ne fit pas assez attention à la souffrance de cette petite fille, qui porta son fardeau et celui de ses parents : les cellules psychologiques n’existaient pas, en ce temps-là.
Quant au père, jamais il n'en parlait par peur que ce rappel verbal ne l'affecte outre mesure et ne le fasse déraper mais aussi parce qu’il participait pleinement à la tristesse de son épouse. Il avait endossé les événements dans le silence, incapable de libérer une parole, peut-être inutile même bienfaisante.
Cette maman, toujours prompte à rire et, par nature, optimiste, chaque fois qu'elle se rappelait ses enfants disparus, alors qu’il l’interrogeait bien naturellement sur ces frères qui l’avaient précédé. Elle commençait à les évoquer tranquillement puis, insensiblement, ses yeux s’embrumaient, ses larmes montaient jusqu’aux paupières et finissaient par perler lentement. Elle plongeait à nouveau en direct dans les événements, comme s’ils avaient eu lieu la veille. Il ne comprenait pas : c’était si ancien ! Surtout ne pas faire souffrir sa mère ! Tout aussitôt, elle-même se ressaisissait et reprenait, tant bien que mal, le contrôle de ses émotions. Il en déduisait qu’elle n’avait pas le choix ou, plutôt, qu’elle n’en avait eu que deux : soit elle tombait dans une tristesse inconsolable, définitive, sans retour ; soit elle prenait le dessus parce qu’il ne fallait pas « se laisser aller », comme elle disait, au nom de la dignité et du sens du devoir, pour elle qui les avait connus et pour les autres qui étaient venus à leur suite. Son choix devint : garder la Vie ou s’abandonner au Grand Départ. La première option fut choisie. Elle avait inventé la résilience. Ce qui n’empêchait pas ces quelques larmes de perler temps à autre et son regard bleu se tourner vers ce poster « ne nous oubliez pas ! »
Pour lui, c'était comme si le deuil se prolongeait éternellement, avec ces photos comme la preuve que, effectivement, ils n’étaient pas oubliés, présents à jamais, ces "petits frères », ces « petites anges, qu'il ne connaîtra pas. Pour toujours insérés dans le roman familial et, sans doute, influençant leur destin.
Alain Dagnez.