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Les Petites Gaillettes - Petite Gaillette N°38

Nouvelle postée par :

Alain Dagnez
Petite Gaillette N°38: Il aimait les animaux. Vraiment. Mais un jour, fut tournée une adaptation de Meurtre sur cour, dont voici le script : il se prit pour un sauveur et ne fut que le fossoyeur involontaire d’un tout petit oiseau qu’il avait recueilli. Sa peine fut à la mesure de son sentiment de culpabilité.

Depuis sa prime enfance, il avait toujours eu une attirance particulière pour les animaux, quels qu’ils fussent. Dans le jardin, il s’amusait à regarder les vers de terre se tortiller et se dissimuler aussitôt exhumés, s’enfouissant alanguis et luisants. Dans les airs, il se réjouissait à voir, au printemps, les papillons voleter en lignes brisées dans une danse légère, coruscante autant qu’incertaine. Il se plaisait à suivre la carriole, tirée par un cheval fatigué, du collecteur de peaux de lapins, de passage dans sa rue. L’animal draguait sa lourde charge ; le sabot claquant, il dodelinait tristement de la tête en signe de fatigue et larguait, par intermittence, quelques crottes par surprise et ne s’en occupait pas plus que ça. Il ne comprenait pas que, comme certains le faisaient, on fît mal à une bête, pour le plaisir.
Il adorait surtout les chiens, qui lui semblaient les plus proches de lui en amitié. Ils montraient sans barguigner tout leur attachement; ils lui léchaient les doigts ou le visage à son approche en signe d’amitié, sans aucun préalable. Mais, jusque là, point de chien chez lui : ses parents se refusaient à adopter un tel animal. Mais il avait tant fait des pieds et des mains et tarabusté ses parents pour qu’on acceptât d’héberger à la maison un chiot d’une portée de Youki, animal de compagnie de l’un de ses compagnons de rue, celui-là même chez qui il profitait de la télévision et des gâteaux polonais, qu’ils finirent par céder. Malheureusement, l’animal ne survécut pas à une maladie dont ces animaux sont habitués, lui avait-on expliqué. Cette mort lui causa un profond chagrin et pas qu’à lui. Ses parents furent touchés par le même sentiment : ils versèrent eux aussi leurs larmes, prétextant de la tristesse de leur fils pour y introduire la leur. Ils s’apitoyèrent sur cette disparition et qualifièrent de « bête » ce sentiment si honorable pour un simple chiot. Tant de compassion pour ce petit animal qui n’avait passé que quelques jours parmi eux. Elle s’appelait « Dolce » en souvenir de ce compagnon canin dans « Sans famille », le roman d’Hector Malot. Fin tragique là aussi. C’était un des livres cultes de toute la famille : pauvre Rémi à la recherche de ses parents et recueilli par Vitalis, ce père Noël, artiste et sans le sou bravant les tempêtes de neige et ne récoltant que quelques sous dans chaque village où il proposait son modeste spectacle, aidé de sa troupe d’animaux et de cet enfant orphelin provisoire.
Peu après, la chienne eut une seconde portée et, cette fois, l’animal, en excellente santé, prit place dans la famille. pour de longues années. Dolly était toute petite et virevoltante. Adulte, elle aurait tenu sur l’avant-bras. Dès qu’elle entendait un bruit, elle se dressait brusquement, faisant tinter sa petite clochette accrochée à son collier décoratif; Elle émettait un « wouf ! » de menace à l’adresse de l’intrus. S’il s’était permis de pénétrer dans la propriété supposée, la chienne aurait aussitôt fait comprendre de quel bois elle se chauffait. Elle était le gardien de leurs nuits. Le jour, elle était une d’ une compagnie agréable.
Un beau jour il aperçut sur le sol du trottoir qui précédait le seuil de sa maison, un oiseau, tout petit, tout déplumé, tombé du nid il y a peu, le bec jaune, ouvert en quête d’une nourriture qui ne viendrait pas toute seule. Il souffrait de la patte. Alors, n’écoutant que son âme charitable et empathique, il prit en charge l’oisillon décoiffé.
Mais seul et sans expérience, il n’aurait fait que des dégâts. II avait alors confié à sa mère le secret de cette découverte. Ils se mirent tous deux à soigner cet oiseau sans mère. Il croit se rappeler que sa soeur seconde, elle aussi, comme on le sait, amateur de soins à prodiguer et détentrice d’un diplôme de secouriste, s’était jointe à leur duo. Une attelle à une patte ; du soin en chaleur humaine dans la cuisine, de la nourriture appropriée pour animal maladroit, dépendant, en perdition, et, en quelques jours, l’oisillon fut retapé. L’oeil frais et le mouvement alerte, on le vit bientôt parcourant la cuisine en poussant de petits piaillements. A la fin, en signe de convalescence, il levait ses débuts d’ailes pour mimer une envie d’envol.
Sa mère, voyant les petites déjections qui, de ci, de là, commençaient à décorer le sol de la cuisine, lui expliqua que l’oiseau n’était là que de passage et que sa vocation première était de retourner avec les siens où il aurait retrouvé sa maman qui, bien sûr, devait le chercher ou l’attendre de l’arbre d’où était tombée sa progéniture.
La décision fut prise : demain, il remettrait l’oisillon à Dame Nature. Pour cela, l’oiseau en devenir devrait recouvrer toutes ses capacités, particulièrement celle de voler. Il le prit en quelque sorte sous son aile, le conduisit à l’endroit même où il l’avait trouvé, le déposa sur les briquettes du trottoir et le regarda prendre ses aises, se dégourdir les membres et faire quelques pas, ses petites pattes encore maladroites.
Las, le malheur guettait ! Tout à coup, telle la foudre qui tombe du ciel sans crier gare, une boule de poils, toutes griffes dehors, dans un éclair, sans un bruit, sauvagement, hypocritement, lâchement, tomba sur l’oisillon, et sans coup férir l’emporta sur l’arbre le plus proche - eh, oui ! les feuillus ne sont pas habités que par des volants. Il resta planté là, sans un geste, immobile, interdit, béât : il n’avait rien pu faire. Ne restait que l’emplacement, vide. Celui qu’il avait sauvé d’une mort certaine, était maintenant dans la gueule d’un prédateur sas scrupule, et terminerait en simple goûter. C’était tellement injuste : avoir pris toute cette peine pour nourrir cette gent féline, ce chat de gouttière.
Il alla conter sa peine à sa mère, quand il constata que la place demeurait résolument déserte ; il pleurait chaudement tant les enfants sont affectés par ces accidents qui ébranlent leurs émotions. Sa mère le consola tant bien que mal ; elle lui expliqua que ça arrivait, que c’était l’ordre des choses, que « c’est ainsi dans la nature ! ». Oui, nous sommes confrontés à la sauvagerie animale. Oui, nous sommes des enfants de Dame Nature, qui fait si bien les choses, même l’injustice organisée de la nécessité de déguster les oiseaux fragiles quand on est un chat, Mais, enfin, ce tigre de circonstance s’était attaqué à beaucoup plus faible que lui ; il n’était pas gêné de s’en prendre à cette petite chose sans défenses. Lui n’en avait rien à faire de l’ordre des choses quand, devant ses yeux, un monstre avait fait disparaître une être qu’il avait fini par inscrire dans la liste des « êtres chers ». Il se sentit tout à coup triste, en deuil. Il constata, plus tard, que les chats ne sont pas les seuls à s’adonner à l’agression des plus faibles et que l’homme aussi pouvait être aussi un prédateur pour ses congénères. Tout était malheureusement ainsi. Ça lui servit de leçon, qui se rangea dans la catégorie « expérience personnelle »
Mais la race des chats ne perdit rien pour attendre : il ressentit pour ces animaux une haine définitive et tenace. Comment ! ces quatre pattes font les beaux dans les salons, ronronnent dans des bras douillets quand cela les arrange ; ils vous suivent avec amabilité juste pour que vous leur versiez des croquettes ou des bouts de viande fraîche. Ils font croire à une tendresse qu’ils n’ont que guidés par l’intérêt. Ils choisissent leurs moments, leur attachement, leur maître et se montrent d’une extrême cruauté envers des êtres qu’il est facile de capturer. Sans aucun souci de tendresse. Ah, ça ne valait pas les chiens, fidèles, amiteux, attachés, prêts à tout pour entretenir l’amitié qui les lie à leur maître. Protecteurs effectifs des lieux, des personnes, quelque taille qu’ils aient. De vrais amis.
Il haït les chats, pour l’éternité.
Alain gagnez.