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Les Petites Gaillettes - Gaillette n°37

Nouvelle postée par :

Alain Dagnez
Gaillette n°37 Les peurs. « la peur n’évite pas le danger », disait sa mère », comme si cette évidence suffisait. « Qui a peur du grand méchant Loup, c’est pas nous », chantaient les trois petits cochons » pour amuser son enfance. Il avait vu « M. le Maudit », qui l’avait terriblement impressionné. Mais, il avait peur, pourquoi? Parce que, de quelque côté qu’il se tournât, les occasions ne manquaient pas.

Tout jeune, il était habité de peurs affreuses, qui le torturaient, la nuit venue. Sa mère avait beau le raisonner, le fustiger et son frère le moquer, les autres de n’en pas dire grand chose, rien n'y faisait : il avait peur sans qu’il soit nécessaire d’en chercher l’origine.
Lorsqu'on l'avait couché - avant les autres, puisqu'il était le plus jeune - et qu'il se retrouvait seul sur ce pallier de l’étage, il succombait à la frayeur, à la terreur, à l’épouvante ; oui, il était terrorisé. Il avait beau se boucher l'oreille gauche quand il dormait à droite ou l’oreille droite quand il se retournait, la tête plaquée sur l'oreiller, la peur était présente comme une compagne de nuit, une invitée non désirée, une sorcière indésirable.
Pour se protéger davantage contre les mauvais esprits, il passait par dessus sa tête le drap et la couverture afin que le silence fût encore plus épais. Mais aussi, il repliait ses jambes au plus près de ses fesses pour diminuer la surface à présenter à ces inconnus hostiles de la nuit. Il ne se posait pas la question de son éventuel manque d’oxygène. Dans cette position insolite et inconfortable qu'il croyait protectrice, il attendait que le sommeil le gagne ; il venait à son insu sans prévenir et il se réveillait le matin, tout étonné de sa peur totalement disparue, pour recommencer une autre journée, alors que la clarté avait envahi son logement. Le lendemain soir, ça reprenait de plus belle. Personne ne s’en souciait tant il lui semblait gênant de se confier continuellement à qui que ce soit: On l'aurait sans doute moqué.
Il faut dire que ses peurs d’abord limitées furent augmentées par un événement dont il allait se souvenir toute sa vie. Un instituteur de sa connaissance mais qui ne lui avait pas enseigné - en effet, on avait l’un ou l’autre de ces Maîtres - était père d'un jeune homme. Celui-ci avait épousé une jeune fille. Il la connaissait également parce qu'elle fréquentait régulièrement les offices religieux du dimanche et les activités du Cercle du curé. Elle portait des lunettes à bords fins ; celles du jeune homme étaient d’écaille. Ils s'étaient mariés puis étaient devenus les parents d'un bébé qui devait avoir quelques mois au moment des faits.
L'affreuse nouvelle tomba un jour : toute cette charmante famille avait été décimée, tout entière ! Quelle horreur ! Ainsi on pouvait mourir à n'importe quel âge, même bébé. A la maison, on avait beaucoup commenté cette tragédie. Tout le coron avait été ému lui aussi et bien au-delà. Le gaz carbonique avait anéanti la petite famille.
Sa mère crut bien faire en l'emmenant dans la petite maison que ce couple occupait depuis quelques mois. Il revit tout le film de cette soirée jusqu'à l'âge adulte et bien plus tard encore. Ils se rendirent dans la rue de son école où le couple s’était installé. Ils pénétrèrent dans la maison de plain-pied par une petite porte qui, depuis la rue, donnait immédiatement sur une scène désolante. Un lit avait été disposé perpendiculairement à la porte ; les deux corps des jeunes adultes étaient allongés, immobiles, blancs, cireux. Le mari, premier à sa vue, avait les cheveux mi-longs, dégagés sur le haut du crâne, retombant vers l'arrière ; il ne vit la femme qu'en se haussant sur la pointe des pieds: Tout comme son mari, elle ne portait plus de lunettes. Elle était belle et toute blanche. Ils faisaient penser à des gisants de Cathédrale. A côté d'eux, un petit berceau dans lequel reposait un petit corps, tout emmailloté dont seule la petite tête dépassait : le nourrisson qu'on ne nourrirait plus reposait. Ils semblaient dormir tous trois. Tout à côté, seul murmure dans le silence, le vieil instituteur, assis sur une chaise, tête baissée, le corps affaissé, attestait du drame : il avait les yeux rouges et pleurait à chaudes larmes, tordant entre ses mains un mouchoir à carreaux. Il était sourd, disait-on, et les élèves se moquaient de lui. Lui se disait qu'après ce drame, plus personne n'aurait l’audace de s’amuser de l'infirmité de ce pauvre homme.
La mort les avait frappés : un poêle à charbon, une cheminée mal ramonée, l'oxyde de carbone. Ce genre d’accident était donc possible. Aussi demanda-t-il à sa mère, sur le chemin du retour, si l’on pouvait mourir dans son sommeil sans que rien ne vous en prévienne. Elle confirma. On pouvait donc rencontrer la mort, à son insu ! Son corps se mit à trembler. Chez eux, le poêle à charbon recevait-il le soin nécessaire ? Et lui, sur son perchoir, nocturne n’était-il pas le mieux placé pour être intoxiqué. On le rassura : le gaz toxique rasait le sol et ne parvenait pas à gravir les escaliers. Mais alors, ses parents, qui tardaient souvent plus tard en soirée, étaient-ils à l’abri de ce gaz pernicieux ?Oui ou non ? Ils ne semblaient pas s’en inquiéter plus que ça.
Ils quittèrent la maisonnée tard en cette soirée d’automne. Ils laissèrent les visites se poursuivre derrière eux. Apportaient-elles un quelconque réconfort aux deux familles endeuillées ? Il en doutait. Il faisait froid. Dehors, tout avait blanchi : on était en novembre. Il n'aima plus cette saison. Ils rentrèrent à la maison sans parler : il n’évoqua plus cette soirée tant sa pensée était occupée par un questionnement permanent. Au coucher, il sentit qu'il ne pourrait s'endormir sauf à se boucher un peu plus les oreilles et à mettre en place son rituel de prévention d'avant sommeil. Il se réveilla cette nuit-là à maintes reprises, ne voulant pas percevoir aucun son ni regarder quelque ombre de sa chambre : il tremblait d'effroi.
Alors qu'il était couché depuis un moment, il se leva, n'entendant plus de bruit dans la cuisine sous lui ; il prit son courage à deux mains, dévala les marches de l ‘escalier craquant et descendit pour vérifier que ses parents étaient toujours en vie. Il trouva une excuse, façon "urgence pipi", puis remonta se coucher, regardant avec attention, à nouveau et au passage, ses parents du coin de l'oeil, rassuré partiellement. Ils ne montraient aucun signe de faiblesse. Dans les jours qui suivirent, à chaque instant, il surveillait le foyer de la cuisine. Etait-il éteint, rougi, incandescent ? Il ouvrait les portes vers l’extérieur inopportunément et ne les refermait pas. On lui faisait remarquer que la chaleur s’exilait, que le froid pénétrait; bref, qu’il fallait bien fermer les ouvertures en ces temps de froidure.
Les peurs le poursuivirent longtemps encore. Elles disparurent sans qu'il sache comment, l'âge avançant. Adolescent, de temps à autre, s'il devait se promener dans un bois bruissant des effets du vent, la peur surgissait comme un vieux compagnon ; il se trouvait ridicule, toujours a posteriori.
Alain Dagnez.