{{type}}
{{genre}}
{{register}}
Retourner à l'accueil

Les Petites Gaillettes - Petite Gaillette n°36

Nouvelle postée par :

Alain Dagnez
Petite Gaillette n°36 : Traitres ! Il croyait avoir des amis définitifs sur lesquels il pensait pouvoir compter pour l’éternité ; en fait, ce n’étaient que des « iagos » qu’il biffa de sa liste pour toujours. L’amitié, même à cet âge, n’est pas toujours une douce chose. « Les enfants n’ont pas d’amis, seulement, des camarades de bancs d’école », Marcel Pagnol.

L’école est aussi une aventure. La collectivité des élèves possède sa propre sociologie. Les cours sont importants mais les interactions valent aussi par les rapprochements des uns avec les autres, les alliances, les ruptures; parfois, les réconciliations. Les amis d’hier peuvent devenir des ennemis de quelques jours ; les tensions cherchent toujours, en bout de course, à rétablir un équilibre. Jusqu’au prochain conflit.
Il dut affronter un événement dont il se serait bien passé. D’ordinaire, il ne présentait aucune disposition naturelle à la bagarre ni même à la gestion de camarades violents ; certains étaient capables d’envahir l’espace collectif à leur profit et d’entraîner quelques-uns de leurs semblables dans des aventures douteuses. Lui n'aimait pas se battre pour de vrai ; il lui semblait que frapper quelqu'un à la figure était le summum de la violence, une marche avant l’assassinat, tandis que, pour ceux-là, cette pratique leur était habituelle, naturelle. Pire, ils recherchaient les occasions d'en découdre et, parfois, même, semblait-il, en faisaient leur seule occupation : des violents congénitaux.
Il se souvient de s'être disputé avec un gars de sa rue à la réputation de quasi voyou et de bagarreur impénitent. Il portait un nom à consonance italienne, qui pouvait faire penser aux gallinacés. Il était parvenu à soumettre à sa loi quelques élèves de son âge qui, par peur, s'étaient mis à son service, bon gré, mal gré. Il était devenu le « Parrain » de la cour de récréation. Ça lui donnait une puissance dont il était parfaitement conscient; il se poussait du col, vérifiant à chaque instant où en était cette Cour à son égard. Le regardait-elle ? Etait-elle prête à lui obéir au doigt et à l'oeil ? Le coq déambulait, toutes plumes dehors tandis que ses vils serviteurs se prosternaient derrière lui.
La route était assez longue de l'école à la maison et, souvent, les enfants revenaient chez eux en compagnie. Celle-ci n'était pas agréable pour lui puisque ses mauvais compagnons lui avaient promis, pour l'occasion, rien de moins qu'une volée de coups. Il ne se souvient plus du motif. Qu’importe. Peut-être l’insoumission. De toute façon, il était déjà assez rétif à l'obéissance aveugle à quelque chef quel que ce fût.
Ils arrivèrent dans ce petit chemin de terre aux fondrières nombreuses lors des pluies, à quelques encablures de chez lui. Il avait fui devant la promesse punitive. Mais on l’attendait. Il se mit à réfléchir. Les agresseurs penseraient qu'il prendrait un autre chemin tandis qu’il ferait le grand tour pour atteindre sa demeure. Mais il eut une idée trop subtile pour ces esprits brutaux : il valait mieux, pensa-t-il, revenir - c’était sa ruse - par le même chemin rendu libre. Il se présenta donc dans la pénombre; personne. L'ennemi, comme prévu, l'attendait sûrement de l'autre côté.
Alors, apparut de l'ombre, tranquillement, un des affidés, plus tendre, son ami de longue date : à cet âge, une année vaut dix ans. Ils avaient vécu ensemble les premières classes de Maternelle, sa mère n’était-elle pas directrice d’école et sa tante dame de charge ? II se sentait en confiance. Le copain avait dû, face au tyran, omettre une objection et dire qu'il ne voulait plus se prêter à ce jeu stupide. De loin, « l’ami » lui dit d’une voix mal assurée: « tu peux venir, ils sont partis. » Textuellement. Il s'avança, crédule : son hypothèse aurait-elle été la bonne ?
Tout à coup, surgit de la pénombre une troupe belliqueuse qui lui tomba dessus à bras raccourcis. Une volée de coups de poings et de coups de pied s'abattit sur lui. Leur chef les encourageait de la voix et du geste. Il crut sa dernière heure arrivée. Puis, la bastonnade cessa. la meute disparut telle une escadrille de corbeaux dans la nuit peut-être étoilée. Enfin, le silence.
Il se releva péniblement, constata qu'il n'avait rien de cassé et regagna son logis aussi vite qu'il put. Il ne raconta rien de sa mésaventure; aucune trace sur lui, il n'eut donc pas à s'expliquer. Pourtant, Il était mortifié. Ainsi, le bandit et sa Cour avaient utilisé un leurre, un lâche, un collaborateur, pour mieux assurer sa prédominance.
Ce jour-là, il perdit cet "ami" définitivement. Ils étaient pourtant si liés ! Son coeur s’emplit de tristesse. Il était, comme lui, réputé "parleur", leur langage s'était développé plus tôt. Ils faisaient les délices des enseignantes à la recherche de jeunes participatifs. Parfois, ils étaient qualifiés de "bavards". Il ne le verrait plus du même oeil, même au beurre noir. Les jours suivants, il sentit dans le regard du traître, ce judas, une quête de pardon. Mais la mémoire possède ses traces rédhibitoires. L’absolution s’accorde avec parcimonie. Surtout pas aux pusillanimes ni aux félons !
Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Quelque temps plus tard, le même galopin, chef de bande, suivi de sa cohorte d’insectes voletant, cherchait sur qui jeter son dévolu tâchant de pousser encore un peu plus son avantage et devenir définitivement le "chef suprême de la cour de récréation". Il pensait toucher au but.
C’était sans compter sur un petit bonhomme roux et doux pas méchant pour un sou ; il regardait d'un air nonchalant ces scènes de prises de pouvoir. Il n'ennuyait jamais personne. Mais, vint son tour. L'oiseau de proie prit son envol au-dessus de la tête de celui qui paraissait n'être qu'un pauvre agneau de fable. Il le titilla, tâchant de le faire tomber dans son escarcelle de favori soumis à sa loi. Il voulut tester la résistance de ce petit être qui pouvait devenir un des bras armés, faible, certes mais à son service exclusif. Il n'avait pas fini de l'attiser que, tout à coup, venue de l'on sait où, surprenante et instantanée, une série de coups de poing s'abattit sur sa pauvre figure, comme pluie de grêle. L’agneau avait endossé brusquement son armure de combattant. La tête du gallinacé ballottait de droite et de gauche, tant les coups pleuvaient avec la rapidité du serpent qui avale et du lion qui chasse. Le "maître" tâcha bien de se ressaisir et de lui offrir une résistance digne de son état mas rien n'y fit ; ni l'esquive ni l'offensive ne lui permirent de prendre le dessus. Il laissa sur place de nombreuses plumes. Le combat s'acheva au bout de quelques petites minutes. Le champion présumé avait la figure toutE ensanglantée, piteuse à voir, défaite. Chacun des humiliés, tout autour, à la vue de ce spectacle inattendu, savourait in petto sa vengeance par procuration. Chacun célébrait introspectivement sa propre libération, célébrant le libérateur. Un vent d'émancipation souffla sur la cour de récréation. Une clameur enfantine souligna le soulagement des anciens esclaves redevenus citoyens égaux de la petite Cité scolaire.
La pauvre roi nu, déçu de l'issue de son altercation, déchu de son piédestal, fila en pleurant vers sa maison. Le terroriste de la cour de récréation, avait piteusement trouvé refuge, en mal de consolation, dans les bras de sa maman. Il l’imagina pelotonné, en pleurs, suçant son pouce.
Quant au champion, vengeur, ad perpetuam rei memoriam, on apprit bien des années plus tard qu'il était devenu, tout simplement, Champion de France de Boxe. L’agneau cachait un loup. On aurait pu le pronostiquer.
Alain Dagnez.