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Les petites gaillettes - Gaillette N°35 : l’incendie

Nouvelle postée par :

Alain Dagnez
Gaillette N35 : l’incendie. « Au feu, les pompiers, v’là la maison qui brûleu, au feu les pompiers, vlà la maison brûlée » (comptine).

Ils étaient tous à table, un midi, réunis comme souvent en fin de semaine. Ce devait être le printemps ou peut-être l'été. Il se rappelle ces sensations de bien-être qui se dégageaient de l'atmosphère. Les fenêtres étaient ouvertes. Ce jour-là, au menu, le traditionnel beefsteak-frites du samedi.
Les pommes de terre, grosses pour l’occasion, avaient été ramassées à la fin de l’été précédent, rentrées et descendues au fond de la cave où elles se conservaient favorablement. Elles étaient remontées au fur et à mesure des besoins dans un panier, lavées, épluchées par l’un ou l’autre, coupées en allumettes pendant que l’huile ou la graisse fondait lentement dans la friteuse dont la graisse figée libérait lentement le panier de cuisson. Sa mère cuisait la viande ; elle lui ajoutait des petits morceaux d’ail qui donnaient un goût pincé à la viande et, en fin de cuisson, une importante noix de beurre, qui, en fondant, se transformait en une sauce délicieuse. On se chamaillait même pour savoir qui aurait l’avantage de saucer la poêle. Personne ne craignait quoi que ce soit de ce délicieux ajout. Point d’alertes sur les risques : le cholestérol n’a jamais frappé les consommateurs du lieu. Sans doute la génétique joue-t-elle un rôle décisif, quoique injuste. Mais là n’est point le sujet.
A un moment son père demanda : "il fait un peu chaud, non ? » On attribua cette impression au fait qu'ils fussent tous là, générant de la chaleur humaine en supplément de la belle saison et du poêle à charbon. Peu après, sa mère dit: « qu'est-ce que cette odeur de brûlé ?" Chacun, humant l’air, se mit à chercher d’où provenait cette fragrance curieuse et cette calorisation inattendue. Son père, en quête de réponse, sortit dans la petite cour et nous appela pour nous montrer que des flammes commençaient à sortir de la fenêtre de la cuisine contiguë des voisins. Branle-bas de combat général !
Ces gens ont déjà été mis à l’honneur dans cette série de souvenirs. En effet, c’est chez eux qu’il se rendait régulièrement pour s’adonner à sa passion : regarder la télévision dans n’importe quelle condition. On se rappelle qu’il s’était habitué à toutes les odeurs, même désagréables et qu’elles ne le dérangeaient pas : il aurait regardé la télévision quelles qu’eussent été les circonstances.
Aussitôt, ils se précipitèrent vers le portail grinçant pour accéder à l'extérieur, contourner la maison, courir sur le trottoir pour atteindre l’entrée de l’habitation voisine. Sur place, le spectacle était bouleversant: ils trouvèrent la dame d'à-côté, les mains sur son visage, pleurant sur le destin, qui avait mis le feu à sa cuisine. Elle bafouilla quelques mots pour faire comprendre la situation, qui ne demandait pas plus que ça qu’on l’explique. Elle pensait, sans doute, que les flammes s’éteindraient par la puissance d’un deus ex machina . Elle attendait démunie et désemparée face à sa mauvaise fortune. Ses larmes auraient-elles été suffisantes pour éteindre l’incendie qui se propageait et gagnait, en geignant, les murs un à un ? A l’évidence non.
Elle était plutôt trop bien portante et exhibait généralement un tablier pour faire la cuisine. Il était souvent maculé mais son apparence ne semblait pas la déranger. La maisonnée n'avait pas meilleur aspect et qu'on y aille à n'importe quelle heure, elle présentait un dérangement perpétuel ; la pièce principale n’avait pas souvent le temps de recevoir la caresse d’un balai ni les services d’une eau savonneuse. Seul, parfois, le mari s’attachait, sa journée finie, aux travaux ménagers. Sa femme, aidée de ses nombreux enfants, participait plutôt au développement du dérangement général. La pauvre, débordée par tant de choses à faire avec tant d’enfants tombés du ciel!
Dans cette circonstance brûlante, il fallait parer au plus pressé et commencer par sortir la dame de ce lieu et de son embarras avant qu'elle ne se transforme en torche vivante. Les enfants, eux aussi en pleurs, furent évacués rapidement. D’autres voisins, alertés par les bruits, les exhalaisons et la propagation des flammes étaient accourus. Il vit son père, énergiquement, courageusement, se saisir de la friteuse, se précipiter prudemment dans la petite cour identique à la leur et, laisser un instant l'incendie dont on s’occuperait en second lieu. Il repéra, ensuite, une serpillère, appelée « wassingue » en patois, qui, humide et posée sur le dessus de la friteuse, éteignit aussitôt l'incendie à son point de départ.
Pendant ce temps, d'autre personnes avaient branché un tuyau d'arrosage et en badigeonnaient les murs d'une eau bruyante autant que joyeuse, qui finissait par ruisseler piteusement, laissant derrière elle des traces partant du brun au noir foncé. En un rien de temps, l'incendie tout entier fut circonscrit. Il ne resta plus que des murs pitoyables : la tapisserie était devenue moche, ridée, en faiblesse. A la place, une odeur de feu de camp se répandit, occultant les fumets précédents. Quand tous furent assurés que le feu ne reprendrait pas, ils rentrèrent chez eux avec le sentiment de fierté non feint d’avoir sauvé une famille d'un grand péril. Cette aide spontanée était le produit de la solidarité très en vogue chez les mineurs. Mais aussi, pour les voisins, éteindre l’incendie relevait de la légitime défense, stricto sensu, bien naturelle quand le feu est à votre porte.
La voisine, finit par expliquer, hoquetant, sanglotant, qu’elle avait déposé le gras à frites sur le poêle puis était partie, comme à son habitude, dans le jardin pour butiner et ainsi oublia que la friture, chauffée seule, pouvait s’enflammer. En témoignait le mur mitoyen qui, longtemps encore, conserva la chaleur tandis que l’odeur acre, reconnaissable, inimitable, resta en suspension dans l’air plusieurs jours durant.
La mari rentra du travail et voyant son habitation dans un triste état, ne se découragea pas et retroussa ses manches : il acheta rapidement ce qu'il fallait pour débarrasser les murs de leurs gerçures hideuses, il tapissa jusque tard le soir et retrouva ainsi une cuisine propre et neuve, qui le resta encore quelque temps. Ce brave homme palliait le courage que sa compagne ne possédait pas, brûlant d’affection pour elle, il démontrait un amour rare de son foyer, au sens propre du terme.
Quant à eux, non moins fiers d'avoir été aux premières loges du sauvetage, ils pensèrent; sans le dire, qu’ils avaient bien agi et que, de toutes façons, ils se devaient d'intervenir sous peine de subir eux-mêmes des dégâts bien plus importants à ce duo de logements.
Pendant plusieurs semaines, ils évoquèrent l'exploit héroïque, rappelé par leurs narines, dont ils se seraient bien passés. Et lui, apprit, que regarder son père agir en cas d’urgence et conserver son calme pour être plus efficace était un modèle à imiter. On gagne beaucoup à regarder ses devanciers.
Alain Dagnez.