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Les Petites Gaillettes - Gaillette N°34

Nouvelle postée par :

Alain Dagnez
Gaillette N°34 : Au cirque. Il fut récompensé de ses efforts et invité au cirque Pinder Il reçut, pour l’occasion, une deuxième salve d’éblouissements: musique, lumières, spectacle grandiose, ambiance à nulle autre pareille.

Il était en CM2, la dernière classe du Primaire. Sur la trentaine d'élèves de sa classe, seuls dix iraient au Collège; Les autres continueraient encore deux ans en Cours Complémentaire. Puis, ils passeraient l'examen du Certificat d'études et pavoiseraient en cortège, cocardes accrochées au revers de leur habit, chantant à tue-tête, criant joyeusement, pétaradant, heureux de la fin de leur parcours initiatique scolaire et de leur entrée dans le monde des adultes. A la suite de quoi, au bout de deux années d’apprentissage, ils deviendraient "galibots" ou apprentis-mineurs et, enfin, mineurs de plein emploi jusqu'à leur mort programmée en bas âge, provoquée par le dieu de la poussière s'incrustant en eux jusqu'à perdre haleine, leur mangeant les poumons : Héphaïstos, le forgeron, élirait domicile dans leurs poitrines.
Lui pourrait échapper à ce tragique destin prématuré à condition de se situer dans la première dizaine de l'effectif. Ce qu'il fit : son goût pour la littérature, pour la rédaction et son habilité à la dictée lui avaient permis ce classement favorable. Il aimait aussi l’Histoire parce qu’il aimait les récits : on lui en avait tant narré.
Pour le récompenser de ce résultat, ses parents voulurent lui permettre d'assister au spectacle enchanteur du Cirque "Pinder" qui, justement, avait planté son immense chapiteau en centre ville. La magie du spectacle le faisait rêver en général et le cirque représentait ce qu'il voyait quelquefois, hors de chez lui, à la télévision, en noir et blanc, qu'il repeignait de sa propre palette imaginative. Et il avait là l'occasion de ne pas user ses peintures puisqu'il verrait cela pour de vrai. Il en était heureux à l'avance. Le temps conspirait contre lui et s’était mis en mode lenteur.
Le jour espéré arriva enfin. Le trajet, qui se fit à pied, les conduisit, ses copains de la même classe et lui, heureux élus également, à l'endroit où le cirque avait planté son immense tente. De loin, il entendit les félins rugir. Il aperçut les chameaux passer leurs têtes incrédules par dessus les barrières de la ménagerie, mâchonnant indolemment un bouchon d'herbe. La féérie s’annonçait. On pénétra sous la toile, on s'installa sur des sièges inconfortables en bois peint de rouge. Et on attendit que cela commence. Une émotion l'avait gagné appelée bonheur. La musique claironnée par l'orchestre retentit. Un monsieur se positionna, au milieu de la piste, sous un spot localisé dans un habit éblouissant ; il salua les spectateurs, annonça les plaisirs de la soirée et les numéros qui allaient se succéder, sous un mode tantôt de confidence, tantôt tonitruant. Alors, dans un fracas d'orchestre, les lumières devinrent intenses, la musique assourdissante. Ce fut inoubliable. Les trapézistes, après s’être envolés d’une barre à l’autre et s’être croisés dans le chemin des airs, devenus objets de l’espace aérien, firent trembler sous eux. Pour clore leur numéro, ils se laissèrent tomber finalement, dans un « oh » général, au milieu du filet. On avait annoncé cette sortie sécurisée comme obligatoire par un règlement comminatoire. Il poussa un "ouf" de soulagement en même temps que le public subjugué. Il trembla encore quand les lions et les tigres firent leur apparition, toutes dents dehors, le rugissement aux babines retroussées. Il vérifia de loin si aucun d'entre eux ne pourrait s'échapper par une ouverture oubliée. A distance, il semblait sentir leur odeur si forte, si caractéristique de savane. Il frissonnait à les voir se déplacer derrière les grilles, impavides, ou d’entendre leurs feulements menaçants à chaque ordre du dompteur. Les bêtes se firent prier pour chaque exercice et, bien plus, pour sortir dans la résonance ferreuse de la cage qu’on frappe. Puis, Le magicien l'éblouit avec ses tours, qui médusaient également les spectateurs. Les cavaliers l'intriguèrent, montant, descendant, tournoyant, virevoltant et, au final, se présentant les bras écartés pour recevoir les félicitations du public éberlué. Les éléphants l'épatèrent, gris et gros, patauds, montant et descendant de leurs tabourets ; il se demandait comment ils faisaient pour ne pas les effondrer. Les phoques, claquant leurs nageoires pour réclamer des applaudissements, l'amusèrent. Ils reçurent discrètement un poisson.
Le clou du spectacle approchait. Le fameux clown Achille Zavatta allait faire son entrée. Il parut dans son habit en patchwork feutré, ses chaussures béantes, trop grandes pour lui et son air niais, son maquillage excessif, les bras ballant de chaque côté de son corps dans une dégaine naïve Ses tours déclenchèrent une bordée de rires de la part des enfants mais pas seulement. L'intensité fut telle et il rit tant et tant qu'il s'aperçut qu'il en pleurait et qu'un mal de ventre lui barrait le plexus. Tout le monde autour de lui riait aussi dans une épidémie collective d’explosion des muscles zygomatiques. Le rire est un mal agréable qui s'attrape comme une mauvaise grippe, sans causer de dommages. Quel plaisir il ressentit ! Mais ça allait être la fin !
Les lumières de la piste baissèrent d'intensité, tandis que celles du public, moins décoratives, s’allumèrent, le son se coupa, les musiciens rangèrent leurs instruments, les grooms se mirent à s'affairer, les spectateurs prirent la direction de la sortie : il fallut quitter les lieux. L’excitation était retombée. La magie s'évanouissait. Il sortit du chapiteau, hagard, le pas automate, pour affronter la nuit noire. Les personnes s'égayaient dans les rues et regagnaient leurs domiciles alors que pendant quelques heures, ils avaient formé une communauté attentive où tous avaient regardé avec envie et plaisir le même spectacle. Ils devinrent tout à coup étrangers l'un à l'autre au travers des ténèbres.
Il reprit le chemin de sa maison : il ne se souvient pas quel adulte l'avait accompagné. En revanche, il revoit à nouveau l'obscurité de son coron, aux rues, comme toujours, à peine éclairées et dépourvues, à cette heure, d’animation. Mais le cirque lui avait donné un surplus de vie, d’illumination et lui avait procuré un sentiment indéfinissable de paix universelle.
Il se dit que son enfance touchait à sa fin et que bientôt il irait au Collège pour entreprendre une deuxième période de son existence. Une autre aventure l'attendait. Serait-elle aussi belle, aussi touchante, aussi émouvante ? A ce stade il n'en savait rien. Il avait traversé la première partie de sa vie dans l'insouciance. En serait-il de même pour la seconde ? Aucune réponse ne descendait des lampadaires, n'éclairant que l'espace limité qu'il traversait, dans ce petit passage en terre battue. Bientôt, il serait dan son lit ; la tête résonnerait encore de la fanfare du cirque et les yeux éblouis de tout ce qu'il avait vu. Bonne nuit, bonhomme !
Alain Dagnez.