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Les Petites Gaillettes - Gaillette N°33

Nouvelle postée par :

Alain Dagnez
Gaillette N°33. Au match. Il découvrit très jeune le sport en audition privée. Il apprit également que le football pouvait être un grand spectacle de ferveur populaire.

Le dimanche après midi était consacré au sport, en premier lieu, de salon. Son père, très souvent, se postait devant le poste de radio, en toute proximité à attendre les résultats ou à écouter les commentaires sportifs. Toute la famille devait elle aussi se conformer au silence imposé, suivre les événements dont les effluves sportives sortaient de l’appareil qui trônait en hauteur sur un reposoir, qui occupait un angle de la cuisine. C'était un meuble imposant dont l'intérieur ne laissait passer que des lueurs de lampes, à travers divers interstices. Sur le devant, un premier bouton permettait, en le tournant, d'allumer le "poste » - ainsi était-il nommé -, et de hausser ou de baisser l'intensité sonore sur un fond de grésillement sifflant. Après quelques minutes, il était assez "chaud" pour recevoir le programme demandé. Puis, on cherchait la station en tournant un second bouton, lui aussi situé en dessous du haut-parleur, recouvert d'une toile marron décorée et sillonné de deux lignes jaunâtres, imitation bois. Ca baragouinait et ça sifflait jusqu'à ce qu'une voix ou une musique se manifestât, éclaboussant la cuisine. A la fin de l'après midi, toute la maisonnée était au courant de la situation sportive du pays. Même ceux que cela n'intéressait pas. Il n’en manquait pas.
Le dimanche suivant, entre l’automne et le printemps, il accompagnait son père au match de football qui se déroulait au stade Félix Bollaert tour proche. En début d'après midi, ils s’y rendaient, tous deux pour leur plus grand plaisir- il aimait cette compagnie en duo, sans témoins. Le chemin n’était pas long. Il fallait descendre la rue, tourner à main droite, longer la voix de chemin de fer, passer sur un petit pont qui faisait goulot d'étranglement où les hommes, exclusivement, se rejoignaient, se pressaient en une file silencieuse, en procession ; où les corps, dont il ne voyait qu’une muraille de dos, s'avançaient lentement, balançant collectivement de droite et de gauche, dans l’impatience du spectacle tant attendu. Déjà, les commentaires, en guise de présentation, allaient bon train et le pronostic du jour était annoncé : il était souvent favorable à l’équipe locale ; un peu de chauvinisme ne fait pas de mal ! D’autres enfants accompagnaient aussi leurs pères, tâchant de ne pas se faire écraser par cette masse d'adultes : il fallait montrer un bon niveau de résistance physique à l’entassement des corps. Tout à coup, la vue se dégageait, la température baissait, l’air devenait respirable, le stade apparaissait, entouré d'un grillage que personne, à l'époque n'aurait osé franchir, assez haut tout de même pour empêcher toute intrusion. On passait un guichet pour prendre les billets. Lui, ne payait pas, ainsi que tous le enfants du même âge : merci les Houillères ! Il se plaçait aux côtés de son père, présence rassurante en comparaison à cette foule grommelant, monstrueuse, inquiétante dont le murmure grave rappelait les entrailles ouvrières sous leurs pieds.
Ils étaient accueillis par une musique indifférente. Lorsque les spectateurs avaient atteint une jauge suffisante, quelqu'un, d’un micro crachotant, annonçait les équipes et donnait le nom de chaque joueur par la bouche d‘immenses hauts-parleurs présentés en porte-voix, au sommet de hauts mâts soutenant les tribunes. Il se souvient que, selon la région d'où elle venait, l'équipe adverse arborait des maillots aux blasons luxuriants, qui tranchaient avec l’uniforme gazon vert. Les joueurs eux-mêmes étaient différents : ceux du Sud présentaient des jambes et des bras plutôt bruns et bronzés ; ceux du Nord, jusqu'à la moitié de la France, étaient blancs lavabo : la coloration de peau distinguait-elle ceux d’ici et ceux d’ailleurs et jouait-elle un rôle dans la réussite des équipes? L’équipe de Lens portait le fier nom des « Sang et Or » ; sans qu’il soit nécessaire d’en donner les couleurs: toute une aventure. En lui, l’émotion grandissait. Son coeur palpitait : les gladiateurs allaient s’affronter.
A l'annonce du speaker, les joueurs, déjà entrées sur le terrain pour l’échauffement, se présentaient ou plutôt ils ne répondaient pas « présents » à l'appel de leur nom mais s'appliquaient à se manifester par un déplacement plus rapide, comme s’ils saluaient, sans utiliser la main interdite au football. Ceux d’ici n’avait nul besoin d’en rajouter : les spectateurs, par leur ovation, les désignaient. Lui connaissait le patronyme des joueurs locaux et leur place sur le terrain; la plupart portait un nom à consonance polonaise, qui se terminait par « ski » ou « zik »; en effet, la Mine avait fait appel à cette main d'oeuvre étrangère pour l'extraction du charbon depuis une trentaine d’années. Certains d’entre eux avaient trouvé plus avantageux d’entreprendre une carrière de footballeur professionnel plutôt que de s’emplir les poumons d’une poussière mortifère. Dans sa rue même, plusieurs de ses copains étaient d'origine polonaise et parlaient avec un accent assez prononcé, outre celui des corons, emprunté aux indigènes.
Le match commençait. A cette époque, on pouvait encore entendre l'impact du ballon sur les chaussures ou les expectorations sonores des joueurs au contact de leurs adversaires; il était étonné qu'on perçût tout cela si loin de l'action. De même, il observait les nuages de fumée de cigarette monter des tribunes ; elles tournoyaient, stagnaient quelque peu au-dessus des têtes puis s'élevaient lentement vers les cieux dépassant le toit de la tribune et s’éloignant. A cette époque fumer était tout à fait autorisé en milieux publics; mieux c'était un des marqueurs de la virilité. Alors, dès l'âge de 15, 16 ans un galibot - ou jeune mineur - se mettait à fumer avec l’aval de tous pour rejoindre ses aînés dans le cercle des adultes. Non content d'être atteint par la mortelle silicose, chacun pouvait tout à loisir ajouter d'autres maladies qui l’ aiderait à mourir un peu plus tôt encore.
Le public était remarquablement fair-play : que de fois il observa que la foule applaudissait l’adversaire quand, à l’évidence, elle produisait un jeu collectif supérieur et il ne manqua pas d’occasions où l’équipe locale fût sifflée pour n’avoir pas suscité l’adhésion de son public. Esprit sportif, esprit de justice. Une autre particularité pendant les deux heures de leur présence: si une locomotive passait à l'arrière du stade, sous les arbres qui borduraient l’enceinte, chaque fois le conducteur ne manquait pas de faire retentir son sifflet de train, une sorte d'encouragement, provoquant immanquablement les réactions amusées et les applaudissements complices des spectateurs: toute la ville était en communion avec son équipe !
Lorsqu'un but était marqué, des clameurs effrayantes montaient des tribunes. Le peuple, chaviré de bonheur, applaudissait bruyamment et manifestait sa joie. Sa mère disait même qu’elle aurait pu donner le résultat aux acclamations entendues de chez elle; point n’était besoin de se déplacer, affirmait-elle. Puis, les cris s'arrêtaient tout à coup à l'engagement au milieu du terrain et l'on pouvait entendre à nouveau les impacts de balle sur les chaussures à crampons et les feulements des joueurs tandis que, en contrepoint, s’ajoutaient les appréciations enjouées ou déçues des spectateurs. On se questionnait du regard et des paroles pour être bien sûr que son opinion correspondait à l’avis général : rassurante unanimité.
Le match était fini : l'une ou l'équipe avait gagné ou perdu, parfois, rarement, c’était l’égalité. Il repartait en compagnie de son père qui commentait les actions avec l'un ou avec l'autre, de droite ou de gauche, avec de parfaits inconnus qu'il fût ouvrier ou cadre, dans la même égalité sociale ; et, au moment de se séparer, on se saluait simplement, sans prendre rendez-vous puisqu'on n’aurait plus les mêmes compagnons de stade, repassant sur le petit pont, plus du tout engorgé à cette heure.
Une autre fois, plus âgé, il laissa son père à la fin de la partie et s'autorisa à fureter aux alentours des vestiaires, ce qu'il ne faisait pas d'habitude. Personne n’avait fait attention à lui: on avait pensé qu'il accompagnait quelqu’un d’important. Et là, tout à coup, il aperçut les fesses à l'air - et le reste à l’avenant - d’un des joueurs, le plus connu, devenu international à 17 ans. Était-il possible que ce joueur aussi réputé ait eu besoin, fût-ce pour la douche, de se mettre à nu, exposé aux regards de tous? Il eut l'impression de violer l'intimité de cet homme, devenu, pour un instant, une idole antique. Il se sauva rapidement et n'y revint plus. Au retour, à la maison, il ne raconta à personne cette vision iconoclaste et impudique. Il avait passé un après-midi délicieusement inoubliable.
Alain Dagnez