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Les Petites Gaillettes - Gaillette N°32

Nouvelle postée par :

Alain Dagnez
Gaillette N°32 : « Guiss », lançaient les uns, « batte », répondaient les autres . Tout à coup, le fuseau de bois traversait le feuillage des platanes : la rue entrait en effervescence.

Lecteurs fidèles, cette Gaillette vous parlera d’une activité de rue inouïe et vous narrera un épisode surprenant ! Lui, qui avait toutes les raisons de croire que ce jeu fût strictement « Chti », reçut un démenti inattendu lors de ses recherches ; elles lui apprirent que la « guise » existait bel et bien auparavant loin des terrils. On dit que le jeu de « Bire Bartoy » du pays gascon ou de « Guise-Batte », ici, existait depuis fort longtemps. On raconte même, que les Anglais, défaits après leur longue intrusion du Moyen-Âge, retournèrent chez eux avec lui ; il se transforma, après cette longue traversée terrestre puis maritime, en « golf » outre Manche puis, ailleurs, en « base-ball ». Sans doute s’était-il implanté, ici ou là, en remontant, perdant son appellation d’origine tant les mots ont une certaine tendance au maquillage lors des transports.
Il était pratiqué depuis la naissance du printemps jusqu’à l’été finissant. Certaines après-midi, on voyait surgir des passages, appelés « voyettes », qui longeaient les maisons, une bande de jeunes gens qui prenait position sans généralement s’occuper des autres activités en cours - celle-ci, par son ampleur dominait toutes les autres. Soyez attentifs : les règles du jeu vont être expliquées et requièrent une certaine concentration.
La troupe mobilisait une portion de rue sur une cinquantaine de mètres et attirait l’attention de la voie tout entière par ses déplacements bruyants et son animation festive. Sur une décision venue de nulle part, on formait deux équipes d’à peu peu près trois individualités de chaque côté. Un tirage au sort - caillou dans la main ou par talons-pieds, appelé « la guille » - désignait les répartitions et l’équipe qui engagerait. Le lanceur s’avançait ; il tenait entre ses mains une « batte », longue d’un mètre, fabriquée à partir d'un manche à balai usagé ou dérobé à une des mères qui se demandait où pouvait avoir disparu son précieux instrument de nettoyage. Et d'une « guise » - prononcez « guiss’ » d’une vingtaine de centimètres, extraite du même manche, taillée en pointe à chaque extrémité qui la faisait ressembler à un fuseau de quenouille, placée sur le sol.
Sous les encouragements de ses coéquipiers et le regard attentif de ses adversaires, le « lanceur » criait « guiss » répondu par « batte » des antagonistes, puis il frappait avec celle-ci l'un des bouts, ce qui avait pour effet de soulever la guise à une certaine hauteur. Dans le meilleur des cas, elle était alors frappée à nouveau et envoyée le plus loin possible, hors de portée des adversaires, qui tâchaient, eux de s’en saisir en vol. S’ils y parvenaient, on changeait : l’équipe « lanceur », dépitée, devenait l’équipe « receveuse » dans l’espérance du prochain renversement. Dans le cas contraire, le projectile, envoyé à distance, finissait par toucher le sol après un vol plus ou moins long. Le lanceur, sa mission accomplie, posait sa guise au milieu de la rue. Un des challengers tentait à distance de toucher, soit directement soit en faisant rouler la « guiss », l’ex- manche à balai, placé perpendiculairement à la route sur le sol. S'il y parvenait, l'équipe en jeu, devenait également celle qui frapperait la guise à son tour. S’il n"y parvenait pas, on comptait le nombre de longueurs de battes qui la séparait du point de base et un autre de son équipe prenait le relai pour un nouveau lancer. Les points étaient comptabilisés et inscrits à même le pavement de la rue, à la craie trouvée dans un jardin. L’équipe gagnante était celle qui avait marqué le plus de points à la fin de la partie à une heure non définie seulement par la lumière du jour déclinant.
La particularité de ce jeu était qu’il était peu coûteux ; il utilisait les moyens du bord et un espace non dédié mais tellement vaste dans cette rue toute en longueur et parfaitement rectiligne. Il ne nécessitait ni d’abonnement, ni de tenue particulière. Sport plébéien, totalement gratuit - sauf pour le coût d’un manche à balai balai réutilisable - terriblement excitant et parfaitement sain.
Parfois, quelque mineur chagrin ou en mal de sommeil sortait de sa maison, endormi le jour après un travail de nuit pour immanquablement déclarer : " vous ne pouvez pas aller jouer plus loin !" Mais où, plus loin, puisque d'autres mineurs pouvaient également chercher le même repos ? Mais les équipes, compréhensives, se déplaçaient ou pas, refusant la requête mais promettant de moindres clameurs. Parfois, l’incident diplomatique n’était pas loin et des joutes verbales s’ajoutaient aux vociférations du jeu ; les uns prenaient parti pour la continuation, d’autres pour le déplacement : le forum négociait. Quelquefois, les passants étrangers à l’animation, de retour chez eux, traversaient le stade provisoire, l’oeil méfiant, petit sourire humble, en s’excusant à mi-mots, parfois les bras levés pour se protéger d’une éventuelle chute de guise.
Le jeu pouvait durer des heures ; les matches acharnés se déroulaient, des cris s'élevaient, joyeux en cas de victoire ou de désappointement pour les perdants. Les voix résonnaient de mur en mur, colportant les résultats. On voyait les jeunes gens tout en transpiration crier, vitupérer, contester, courir, en tous sens, pénétrant illicitement parfois dans les abords des jardins pour tâcher de récupérer une « guiss » dans les airs avant sa chute. Ces parties amusaient indéniablement les retraités, calés sur leur chaise, prenant le frais et regrettant l’époque où ils étaient eux-mêmes des joueurs en pleine force de l’âge, cavalant allègrement. Souvent ils apportaient leur expertise lors des immanquables contestations.
Ce jeu rassemblait toutes les générations et captivait les familles. Il attendrissait les mères qui regardaient leurs jeunes gens, pleins de vitalité, courir d’un bout à l’autre de l’espace ; sauf, peut-être, celle qui cherchait désespérément son manche à balai ; elle finissait par jeter un regard soupçonneux sur le bout de bois bien rond et son appendice, qu’elle voyait passer de main en main ou observait l’objet volant en soupirant.
Une anecdote illustrera les aléas de ce jeu palpitant. Son frère, alors qu'avec quelques copains, le narrateur s'adonnait à ce sport, se présenta accompagné d'un ami et s'imposa dans le jeu, se présentant en experts devant ces petits jeunes débutants, proposant de leur montrer comment il fallait pratiquer cette noble activité. On verra que l’expertise ne vint pas de là. Ce frère donc plaça la guise perpendiculairement à la chaussée, l'objet fut frappé sur sa pointe ; il s'éleva majestueusement dans les airs et frappé sèchement à nouveau pour être envoyé le plus loin possible. Jusque là, tout allait bien. L’OVNI prit son envol et disparut des regards admiratifs des néo-pratiquants ; on se regarda, interdits, puis on entendit un petit bruit sec ; une vitre avait reçu la visite de l'objet que, pour le coup, on avait retrouvé mais qui n’était plus utilisable en l’état. Une femme sortit de la maison, regard interrogateur, puis inquisiteur. Il ne restait plus, dans l’espace, tant on avait fui, que les deux champions toutes catégories. Son frère et son ami, pressés de calmer l'orage qui se profilait, se précipitèrent immédiatement pour proposer de réparer le dégât. On ne refusa pas cette offre et les voilà partis chez le vitrier, après avoir pris quelques mesures. Les enfants étaient réapparus et avaient repris d’autres jeux de rue, tant on pouvait s’adapter immédiatement à une autre activité ludique. Les deux compères revinrent peu après, vitre neuve sous le bras. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. A près avoir démastiqué la vitre brisée et après avoir ôté les petits clous qui la maintenaient, ils placèrent la vitre neuve et tentèrent de replanter des petits clous non moins neufs. Mal leur en prit : un son identique au précédent retentit : la vitre se zébra puis se parsema d’étoiles. Les deux compagnons d'infortune s’en retournèrent et revinrent quelque temps plus tard, une nouvelle vitre toujours sous le bras, le mastic et les clous ayant été livrés au premier voyage. Aux mêmes causes, les même effets, la vitre se fendit à nouveau au grand dam des deux spécialistes. Il partirent à nouveau à la recherche d'un troisième vitrage. A leur retour, un mineur, de passage, amusé par tant de talent maladroit, leur dit : " laiche, tiot, j'va l'faire. », en Français : « laisse, petit, je vais le faire ». Sage décision puisqu’elle avait permis que justice soir rendue, que le mal soit réparé et que les jeunes gens reçoivent un cours de travaux manuels gratuit.
La leçon porta : on ne les vit plus de sitôt demander à participer à ce jeu si exaltant. Qui comprendra ? On entendit encore pour un temps les appels au jeu, qui, progressivement, s’effaça de la rue : les familles s’individualisèrent sous les coups de buttoir de la télévision, de l’indifférence généralisée et de la convivialité disparue.
Alain Dagnez.