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Les Petites Gaillettes - Gaillette N° 31

Nouvelle postée par :

Alain Dagnez
Gaillette N° 31: C’est ce jour-là qu’il fit l’expérience, douloureuse, à son corps défendant, des différents niveaux de langue.

A l’école, il était un élève plutôt attentif. Il se rendait sur les lieux d’apprentissage sans déplaisir et effectuait les tâches que les instituteurs qui se succédèrent lui proposaient sans rechigner et plutôt avec contentement et, quelquefois, avec allégresse.
De plus, il se valorisait chaque fois qu’on faisait appel à son imagination. Ses phrases généralement coulaient de source et il n’avait aucun mal à les produire ; il se réjouissait même de les voir se construire sous sa plume avec une certaine facilité. Il était étonné de son inspiration dont il ne connaissait pas l’origine. Il constatait le hiatus entre ce qu’il disait, qui souffrait de spontanéité triviale et ce qu’il écrivait, qui, sans manquer de fraîcheur, produisait une musique agréable. Calliope lui était une compagne fidèle. Il avait grand plaisir à mettre en musique les mots qui sortaient de son esprit vers sa plume. Souvent, les Maîtres successifs citaient publiquement l’un ou l’autre de ses textes, ce qui le comblait d’aise pour ce petit moment de célébrité localisée.
Mais un événement particulier lui donna l’occasion de se mettre en valeur ; cette fois négativement. Ce fut pour un excès de langage ; il pensait venir en aide à la communauté des « apprenants ». Son espérance fut déçue à la mesure du coup qu’il lui fut traitreusement appliqué sur ses fondements.
Il faisait beau ce jour-là - il s’en souvient : le soleil lui lançait des oeillades dans la position où il était puisqu’il s'était retrouvé à genoux, au bord de l'estrade, sorte de surélévation magistrale. Ce n’était pas, malgré la beauté des cieux, un jour glorieux. il n’était sans doute pas toujours ce gentil petit bonhomme que pourraient laisser croire ces récits. Il s’égarait parfois sur des chemins inattendus par goût de la liberté. A genoux, donc, comme on le faisait assez facilement à l'époque, sans que cela ne provoque de scandale particulier. Il avait dû proférer, pour amuser la galerie, quelque bêtise qui avait attiré sur lui le courroux de l'enseignant et la punition qui s’en était suivie. Il était donc là à attendre la fin de sa peine et sa libération qui, pourtant, tardait à venir. Il ne fit qu’aggraver son cas à portée de main, en quelque sorte, du juge d’application des peines.
La leçon portait sur le vocabulaire et, à un certain moment, l'instituteur demanda à l'assistance médusée et souvent silencieuse si quelqu'un connaissait un synonyme au terme « policier ». Le troupeau s’était tu lamentablement et le temps passait sans que personne ne trouve la moindre réponse ou n’ose en proposer une. Avait-il l’autorisation d’intervenir ou était-il provisoirement exclu de facto du peuple des écoliers ? Mais il se dit que l'occasion était trop belle, un signe du destin, qui lui offrait la possibilité de se racheter.
Pour bien comprendre, il faut savoir qu’il avait entendu, à la maison, de temps à autre, sa soeur utiliser un autre terme pour nommer cette catégorie d’hommes en armes ; la formule était particulière, un peu drôle, sonnant à l’oreille comme un cliquetis : elle les appelait «les _ ». Elle disait que, revenant de son travail, elle avait aperçu « les - » à tel endroit ou vu «les - » faire cela. Les événements d’Algérie d’actualité permettaient à cette population en armes d’être postée et de vérifier l’état civil de tout « individu », surtout s’il était désigné comme « suspect ». Il s'était dit que ce terme devait être un synonyme des mots qu'il connaissait déjà : "gendarmes ou policiers". Il avait bien, dans le coin de sa tête l'idée que « les - » n'était pas tout à fait académique et appartenait au niveau plutôt familier, quand ils étaient entre eux, que soutenu du langage ; mais, tout de même, peut-être l’enseignant désirait-il en profiter pour expliquer les niveaux de langue à cette troupe imbécile, que cela pouvait se dire puisque sa soeur seconde l'utilisait : une référence tout de même, non ?
Alors, se tournant vers "Monsieur", tel qu'on l’interpelait à cette époque, comme il se doit, il leva le doigt ; on lui donna la parole, sans doute ravi que l’un d’entre eux, parfois inspiré, même en délicate posture, proposât quelque chose, le silence l’entourait. Ses compagnons s’étaient mis en arrêt tels des chiens de chasse. Il prit sa respiration, sûr de sa soeur et de sa science, et proclama à haute et intelligible voix : « flic ! » qui, pour lui, devrait l'envoyer au purgatoire de sa table oblique.
Au lieu de recevoir la moindre félicitation, au lieu de retourner à sa place, recevant les compliments du dispenseur de science, mais aussi l’approbation silencieuse de ses congénères, voire l’admiration jalouse de ce peuple d’ignares, ceint de la couronne d’olivier, à rebours, il ressentit une douleur au bas des reins, un coup appliqué du plat du pied - un fervent de football, peut-être un habitué du stade Félix Bollaert, juste derrière l’école - sur la partie postérieure et charnue de sa personne. Il n'en revenait pas. Il était si sûr de son terme, si sûr de son inspiratrice, qui ne disait pas de bêtises, quand même ! Il fut fâché, meurtri et douloureux de cette réaction inattendue. Sans oublier le rire généralisé que la classe, ignorante mais impitoyable lui adressa pour l’humilier un peu plus.
Bien sûr, mortifié, Il ne quitta pas cet avant-poste funeste pendant encore quelque temps. Il se tut, le corps tourné ver le tableau sans plus aucun regard sur ses congénères ni sur leur chef. Drapé dans sa dignité bafouée, il n’écouta même pas la réponse espérée, qui ne devait être que beaucoup plus banale que la sienne.
Allez, faites avancer la science ! Faites confiance à vos familiers dans les situations délicates ! Toutefois, il n’en parla pas à la maison et laissa sa soeur continuer à évoquer les « flics » tout à son aise. Bien plus tard, il ajouta à sa liste de vocabulaire argotique « cogne », « poulet », « argousin », difficiles à utiliser mais si plaisants à dire.
Alain Dagnez.