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Les Petites Gaillettes - Petite Gaillette N° 30 : pas de télé

Nouvelle postée par :

Alain Dagnez
Petite Gaillette N° 30 : pas de télé. Ha non ! pas de ça ! Mais quand même…

C’était l’époque des 30 Glorieuses où toute la population avait été fortement incitée à se procurer ce que les inventions comportaient en nouveautés matérielles. Le dieu Consommation allait prendre la place de Dieu le Père, le Fils et le l’Esprit Saint : il allait être la trilogie en un seul mot. Enfin ! on permettait à tous, ou presque, d’acquérir ce qui représentait le modernisme importé de l’Amérique surpuissante. Plus besoin d’éplucher les pommes de terre au couteau : un engin à double lame en faisait office, économisant sur l’épaisseur de la peau des tubercules et, parfois, sur celle des bouts de doigts. Plus besoin de faire tourner à la vitesse des bras un panier ajouré au-dessus des têtes, la salade préalablement lavée, un appareil, qui tournait avec une manivelle à l’horizontale vous rendait une batavia prête à l’emploi. Bien sûr, la machine à laver électrique fit son entrée, de même que l’essoreuse vibrante à ses côtés ; le fer à repasser électrique qu’il ne fallait plus chauffer sur le poêle à charbon ni l’essayer dangereusement auprès de sa joue, le tourne-disque pour swinguer sur des airs nouveaux venus d’ailleurs. Et puis, la télévision ! L’objet de désir que toutes les familles, même les moins fortunées s’empressaient d’acquérir en la payant - telle était la formule - « à tempérament ». Lui, se demandait ce que l’humeur avait à faire avec cet achat. Il était entouré d’habitations dont les occupants, le soir venu, se claquemuraient et s’alignaient avec impatience devant l’objet qui, peu à peu remplaça, pour certains, l’office religieux et, pour d’autres, le vide cosmographique de leur existence.
Mais, il n’y aurait pas de cet objet de perdition chez eux ! C’était dit !On lui expliquait que ça pouvait nuire à sa capacité à étudier et ne ferait qu'encombrer son esprit d'images nuisibles : sa mère et son père le lui démontrèrent avec la conviction qu’ils n’avaient pas tout à fait : toutes ces heures passées à rester immobiles devant cet écran agité, alors qu’il y avait tant encore à faire, ne pouvaient pas être propices au développement de son intelligence ; il privilégierait l’attention à l’écran et non plus à l’apprentissage de ses leçons ni à l’exécution de ses devoirs. Il aurait l’esprit abruti par toutes ces images venues d’on ne sait où. Non, décidément, cet engin ne ferait pas son entrée à la maison ! Cette invention récente, on s'en méfiait ; un peu comme si l'on attendait que d'autres l’expérimentent pour savoir si leur nocivité était bien avérée. Mais, sans se l’avouer, on était, malgré tout, ouvert à toutes ces évolutions du temps et de la consommation. Il s’en fallait de peu qu’ils ne succombent à la tentation.
C’est pourquoi - et il en était stupéfié, même s’il en profitait - on ne se refusait pas, lorsque l'occasion se présentait, à se rendre, à leur invitation suggérée, chez des relations à quelques rues de là, pour assister à l'émission en vogue sur la seule chaîne de télévision : « trente-six chandelles ». Du music-hall où l'on pouvait apprécier chanteurs ou humoristes à la mode dans leurs numéros. On se rendait en famille, chez ces voisins, pour passer une fort agréable soirée. Non pas que ces gens fussent si familiers d'eux que cela mais l'occasion était donnée de se payer la télévision un soir où le lendemain, il n'y aurait point d'école et que rien ne gênerait les enfants dans leur marche inéluctable vers la connaissance.
Tous entassés dans la même cuisine que la leur, les yeux rivés sur l’écran blanchâtre et animé, ils Se réjouissaient de voir les chanteurs, dont on n’entendait que les voix à la radio, de rire à gorge déployée aux sketches de Robert Lamoureux, auxquels on n'avait pas accès à la maison : « le dimanche matin, le canard était toujours vivant ! ». En compagnie de Jean Nohain, dit Jaboune, le présentateur vedette, compositeur à ses heures de chansons fraîches telle que « coucher dans les foins avec les soleil pour témoin ». Quelle belle soirée ils passaient ! Jaboune l’étonnait parce qu’il arborait un crâne parfaitement lisse - était-ce possible ? - et parlait la bouche légèrement en coin : ah ! ça sentait bon la France ces spectacles « bien de chez nous ! ». Ils découvrirent avec plaisir Fernand Raynaud: « Heu-reux », ils étaient. Lorsque l’émission s’achevait, après avoir salué et remercié les « amis » de ces soirs-là, ils reprenaient le court chemin du retour ; on commentait à voix basse pour ne pas alerter le peuple des endormis, passant dans les ruelles sombres et désertes à cette heure tardive. Ils s'enfonçaient dans la pénombre du petit sentier aux nombreuses fondrières - sous un éclairage public rare à cette heure - veillant à ne pas plonger un pied ou l’autre dans un trou boueux. Ils regagnaient leurs pénates en catimini, les yeux emplis d’images mouvantes, le sourire aux lèvres.
Mais, dans cette configuration, la télévision avait, pour lui, un goût de trop peu.Il devenait progressivement un disciple zélé de la nouvelle divinité télévision. Il se devait d’imaginer un subterfuge pour voir d’autres programmes ardemment désirés et destinés à son âge. Il considérait cette chose qui, éteinte, semblait parfaitement idiote, juste bonne à accueillir la poussière honnie de sa mère, comme une boite magique ; il était subjugué par ces images distrayantes, absorbantes tout autant qu’instructives à ses yeux. Il fallait trouver un moyen de s'immiscer un peu plus souvent quelque part ; peu importait l’endroit. Et il en trouva une bonne quantité. Il ne manquait pas, dans le voisinage de familles qui n’avaient pas les mêmes scrupules que ses parents.
Une première solution se présentait à lui : sa tante, celle au giron accueillant et au cou râpeux, possédait un écran ; il faut dire que les moyens de celle-ci dépassaient largement ceux de sa famille. Ils étaient à l’aise. Alors, chaque jeudi, il faisait, à pied, sans se plaindre les quelques kilomètres qui séparaient sa maison de celle de la tante, qui jouxtait l’école primaire, chemin qu’il empruntait quotidiennement. Peu importait la distance et la répétition du trajet pourvu qu'il ait cette ivresse de l'image. De plus, elle lui servait ponctuellement un goûter aux savoureuses tartines de miel dont il ne perdait pas une miette, se léchant les doigts tout en ne quittant pas le programme des yeux. Passaient devant ses yeux émerveillés tantôt Zorro, champion de la lettre « Z »; le berger Allemand Rintintin: "Youkou ! », lançait Rusty et le chien se jetait sur les méchants - et d'autres héros qui finissaient par laisser en lui une trace définitive. Il se souvient même d'une antilope qui, à chacune de ses cavalcades, faisait jaillir de ses sabots une pluie de pièces d’or. Toutefois, cette méthode avait ses limites : il ne fallait pas manquer à son devoir scolaire, sinon la privation du goûter miel-télé tomberait comme un couperet. Il fallait aussi être "sage" à la maison mais ce n'était pas, le plus souvent, son plus difficile devoir : la sagesse souvent est en rapport avec le besoin qu’on en a.
Une deuxième solution s’offrait à lui : il avait un peu plus haut dans la rue un compagnon de jeux qui possédait l'objet de ses désirs. Cet enfant, un peu plus jeune que lui était d'origine polonaise. Quand on entrait, on changeait de pays : tout était à la mode polonaise, les odeurs, les gâteaux, surtout les gâteaux, et les échanges verbaux. Il ne comprenait goutte à leurs propos mais s'en fichait puisqu'il ne venait pas pour prendre un cours de langue étrangère mais pour assister au spectacle donné sur l'écran aux images mouvantes en noir et blanc. Il était captivé, ébloui, les yeux rivés pendant que l’environnement discourait dans une langue qui ne le dérangeait pas puisqu’il ne la comprenait pas et s’en faisait un bruit de fond. Alentour, on allait, on parlait, on riait bruyamment: rien ne perturbait son projet. Il profitait même de gâteaux appelés «placeks », supérieurement délicieux. Il se faisait discret au point qu’Il avait fini par se confondre avec les meubles. Il assista même, par hasard, un soir, au bain des petites soeurs et découvrit, pour la première fois, l’anatomie des filles. La séance en images devenait instructive. Il se dit qu’il était peut-être temps de se retirer.
Et, comme il ne manquait pas d’imagination, Il avait trouvé une troisième solution, en fonction des disponibilités ; peu reluisante cette fois. A côté de chez lui, vivaient des gens sympathiques, accueillants, certes, mais dont la propreté et le rangement n'étaient pas la priorité. Il se glissait subrepticement hors de chez lui et s'introduisait, l'air de rien, dans l'habitation voisine où, ce qui frappait en premier était cette odeur de rance, d'urine et de pas-propre. Une foule de mioches, en chandelles nasales, passaient et repassaient bruyamment. Il n'en faisait pourtant pas une clause d’empêchement; il s'installait, tout aussi humblement, devant l'écran toujours allumé, sur une chaise plus ou moins encombrée et fixait son regard sur l'écran qui projetait des images à rêves. Là, il vit un film qui narrait les aventures de personnes asiatiques qui , parce qu’elles vivaient en de hautes contrées, ne prenaient pas d’âge. Hélas ! Elles durent changer d’endroit, ce qui leur fut fatal en termes de rides et arthrose. Pourquoi cela l’avait-il frappé à ce point ?
Il était devenu "télé-dépendant" et avait à sa portée au moins ces trois systèmes qui lui permettaient de ne rien manquer de ses émissions favorites dont il connaissait, pour les voir lus sur le journal, les horaires avec précision. Peut-être tenait-il de cette connaissance le goût de l'horloge et le respect dû à l'horaire qui le poursuivront tout au long de son existence. Peut-être était-ce aussi un héritage maternel, à la fois la curiosité et le souci méticuleux de l’organisation.
Puis, après quelques années de privation à la maison, lorsque ses parents furent certains qu'il ne verrait la télévision que pendant les vacances - puisqu'il partit peu de temps après en pensionnat - mais, surtout, lorsqu'ils en eurent les moyens - la télévision fit son entrée officielle, au bonheur de tous ses occupants, qui, en vérité, voyaient depuis un bon moment d'un oeil attendri ses contorsions comportementales pour se donner un moment d’évasion. Lui, pardonnait à ses parents les argumentations de la sophistique au moment de l’acquisition du carré à images puisqu’il allait pouvoir profiter, à ses retours, de ses émissions préférées sans avoir à sortir de chez lui. A partir de ce moment-là, il n'eut plus besoin d'aller où que ce fût ni de trouver la moindre excuse « bidon » pour s’adonner à cette addiction. Tout un chacun pouvait désormais profiter pleinement des programmes, en particulier ses parents. A ce propos, depuis bien longtemps Il avait pris conscience qu'ils étaient, eux aussi, des mordus de l'écran, bien plus qu’ils n'osaient l'avouer.
Alain Dagnez.