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Les Petites Gaillettes - Petite Gaillette N° 29

Nouvelle postée par :

Alain Dagnez
Petite Gaillette N° 29: Noël au plus haut des cieux : une période festive qui sentait le vin chaud, le grille-tête et les sentiments bons.

Lorsque Noël approchait, la maison se mettait doucement aux couleurs de l’hiver annoncé et des fêtes à venir. Il n’était pas question de préparer des repas à s’en mettre plein la panse ni d’offrir une montagne de jouets dont on déchire en vitesse le papier multicolore, enveloppant avec soin des objets sans nombre, que l’on essaie un peu et qu’on jette lorsqu’on est débarrassé du fantasme de l’envie primitive : seules l’attente et la découverte font office de bonheur. Ici, la modestie des cadeaux correspondait à la discrétion des moyens. Sa mère racontait que, pour son Noël, on lui offrait une orange, à consommer avec modération et une poupée en chiffon, confectionnée sur place.
Chez eux, début décembre, Saint Nicolas avait ouvert, si l’on peut dire, les hostilités, en cette période de gentilles festivités. Pour obtenir ses faveurs, il convenait de déposer, le soir, une carotte dans ses chaussures pour l’âne, qui avait conduit le Saint Homme à la bonne adresse et l’avait bien mérité. Au matin, plus trace de ce légume ; à la place, quelques sucreries emplissaient les godillots. Il les dégustait patiemment afin qu’il lui en restât jusqu’à la fête de la Nativité, qui renouvellerait le stock ; un peu chaque jour. Il se disait qu’il était sympa, Saint Nicolas : des bonbons contre une carotte empruntée à la collectivité ; aucune pingrerie de la part du bonhomme barbu qu’il ne fallait pas confondre avec le Père Noël, inexistant. La générosité installait son campement. Ça augurait bien de la suite.
Dans sa famille, donc, point d’opulence mais une préparation ouatée des événements. Dans le temps de l’Avent, sa mère disposait sur le meuble bas et vert bouteille de la cuisine, aux boutons ronds et argentés, une forme vague en papier roche parsemé de poussières d’étoiles, au milieu de laquelle un espace était ouvert en son milieu ; on plaçait avec délicatesse des personnages restés cloîtrés dans un papier journal toute une saison, extraits soigneusement d’une caisse en carton, en compagnie de guirlandes, qui serpentaient et jetaient des éclairs en les sortant. Les santons étaient immobiles, dans une position introspective : presque tous agenouillés devant un être invisible, pour le moment, de quelque façon qu’on les tînt ; la Vierge Marie, déjà remise de sa délivrance, en robe bleu ciel et tunique blanche ; le Père Joseph, figurant malgré lui ; un âne et un boeuf comme il se doit et une flopée de personnages aussi précieux et nécessaires les uns que les autres. Une étoile était accrochée au somment de ce bâtiment provisoire de fortune, balise Argos pour Rois Mages en quête d’Enfant Jésus. Dans l’attente de celui qui se faisait désirer et ne viendrait qu’après leur retour de la célébration religieuse.
Parce qu’il fallait, ce soir-là, se rendre, aux environs de minuit, à la Messe du même nom. Il y était convié soit qu’il eut fait, au préalable, un petit somme soit, plus tard, patientant, dans un combat de paupières en voie de fermeture, jusque cette heure avancée, exceptionnellement. Ils sortaient en famille, emmitouflés, l’écharpe bien disposée autour du cou, les moufles en laine tricotée pour se prémunir de la bise ; les oreilles non abritées picotaient. Parfois, les pieds, se couvraient de poudre, foulant la neige, crissant sous leurs pas, en direction de l’église pas si éloignée.
Là, c’était, pour lui, la magie d’un événement rare : l’espace religieux était chauffé par des dispositifs électriques tombant du ciel, comme les lumières du Saint Esprit, qui s’allumaient progressivement en émettant une série de craquements contagieux de l’un à l’autre. Le dispositif finissait par réchauffer en premier lieu les têtes ; son père disait que, pour les caboches, ça allait mais que pour les petons, il fallait patienter longtemps avant que ces derniers fussent à la température du bien-être. Il exagérait, son père.
Pendant la cérémonie, il adorait les chants si particuliers ce soir-là et que l’on n’entendait qu’à cette occasion : « Glo, o,o,o, ria, in excelsis Deo » chantait la foule stimulée par l’orgue à pédales, « gloire à Dieu au plus haut des cieux » ou « il est né le divine enfant », suivi de « jouez-z-hautbois, résonnez musettes » entendait-il et bien d’autres encore. Il était aussi ravi que le berger de la crèche. L’atmosphère, malgré la saison, était douce, pacifique : un avant-goût de bonheur.
Puis, on revenait dans le même enchantement. Arrivé à la maison, il avait droit, pour cette seule occasion, à un peu de vin chaud, que sa mère préparait sur le poêle resté allumé ou facilement « remis en route » d’un coup de tisonnier et d’un seau de charbon. Il dégustait ce breuvage avantageux à petites gorgées : ce n’est pas tous les jours qu’il avait droit à cette boisson débarrassée de son alcool envolé en parfum : encore un miracle. Enfin, il allait se coucher sur son pallier solitaire ou à deux, à moins que ce ne fût, plus jeune, dans le lit de sa soeur seconde. Il avait eu l’avantage de partager toutes les couches et toutes les chambres. Toutes l’avaient vu, aucune n’était à lui.
Au réveil, le lendemain, il allait vérifier ce que la nuit avait apporté comme miracles supplémentaires ; alors, il apercevait, dans la crèche, entouré des siens en prière, si l’on se fiait aux mains jointes, le Petit Jésus, les pieds nus, même pas couvert , souriant, offert à la vue de tous, réjoui d’être en si bonne compagnie : la nuit l’avait déposé là.
Tout à côté, un ou deux paquets l’attendaient. Il les ouvrait, pensant avec naïveté qu’ils avaient été apportés par « le divine enfant », qui, nuitamment, s’était délesté de ces bienfaits, aidé de ses tout petits bras. Il trouvait soit des petites voitures de marques américaines ou françaises, qu’il ferait circuler sur un parcours imaginé lors de ses prochains jeux. Ou bien, un autre Noël, un garage pour y placer ses acquisitions précédentes ; des pièces de construction en bois ou bien des livres puisqu’il les aimait. Mais point trop n’en fallait. Ça suffisait à son bonheur.
Ce jour-là, dans une ambiance de bonté réciproque et de bonheur collectif, on prenait un repas un peu plus « riche » qu’à l’habitude, sans attraper une crise, si l’on peut dire, de foi(e).
Alain Dagnez.