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Satan habite au 21

Jean-Pierre de Lucovich

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Disponible aux éditions 10-18

Ce qu'en dit l'éditeur

Paris, 11 mars 1944. Appelés pour un incendie rue Le Sueur, les pompiers et la police découvrent dans les caves d'un hôtel particulier un charnier de vingt-sept cadavres dissous dans la chaux vive. L'enquête révèle que le propriétaire, un certain Dr Petiot, avait promis à ses victimes de les faire passer en Amérique du Sud, moyennant finances. Lancé à la poursuite de celui que la presse surnomme « Docteur Satan », le détective privé Jérôme Dracéna va devoir affronter un génie du crime, maître de l'illusion, à l'image de Fantômas ou du diabolique Dr Mabuse. Il nous entraîne dans un Paris de film noir qui attend la Libération, où s'entrecroisent collabos sur le départ, vedettes compromises, gestapistes en cavale, trafiquants aux abois et résistants de la onzième heure. Mêlant avec brio le roman, l'histoire et l'enquête, Jean-Pierre de Lucovich réinvente un des plus effroyables faits divers de l'Occupation.

Critique postée par :

Marie-Paule Cayuela
  1. les Allemands continuent leurs exactions tout en prenant conscience qu'ils sont en train de perdre la guerre. L'heure des règlements de compte va sonner. Collabos, profiteurs, assassins vont payer leurs crimes. Le docteur Petiot en est le pathétique exemple.

On peut s'étonner des dommages causés par n'importe quelle guerre et du choix des hommes à défendre ou attaquer, briser le respect et l'humanité ou résister à l'adversité et à l'incommensurable horreur. Pourtant, l'homme est libre de ses choix, dit-on. Maurice Petiot l'était, lui. Il l'était quand enfant, il maltraitait les animaux ou volait des lettres pour faire chanter les familles. Brillant et méchant. Cette combinaison fonctionne mieux qu'une autre et cause des ravages que rien ne saurait réparer. Le roman débute un jour de mai 1944, le samedi 11 mars précisément alors que des fumées nauséabondes s'exhalent et incommodent les voisins du 21 rue Le Sueur à Paris. La police est prévenue, on appelle le propriétaire après que la concierge de l'immeuble voisin ait raconté qu'il s'agissait du docteur Petiot, domicilié au 66, rue Caumartin. Contacté par téléphone, la première chose que le docteur Petiot demande à la police est celle-ci :

― Etes-vous entré ?

Puis il promet de venir et il vient mais se fait passer pour son frère et repart libre en promettant de revenir avec lui dés que possible. Sans nouvelles du docteur, les pompiers sont appelés et découvrent un charnier de 27 corps désarticulés. Plus tard, Maurice Petiot parlera de 63 victimes. La chaudière marchait encore à fond. Des os enchevêtrés, des crânes esseulés, mais aussi un nombre incalculable de valises et de vêtements. Petiot est en fuite. Tragique fait divers hormis le fait que ce n'en est pas un. Enfin, il n'est pas que cela. Après des mois de cavale, celui que l'on nomme désormais le docteur Satan est arrêté au sortir d'une bouche de métro le 31 octobre 1944. Il se démène, crie sa colère, réclame les remerciements de la France patriotique. Oui, il a tué, massacré mais des allemands, des sales boches, des miliciens. Il est le chef d’un réseau de Résistance dont il révèle le nom : Fly-Tox, inconnu au bataillon de la cause résistante. Le docteur ne perd pas pour autant ses moyens – qui sont considérables – et cite les noms de ses contacts. Et si on ne peut pas les faire venir à la barre, c'est qu'ils sont morts.

– Normal, répond-il avec arrogance et aplomb, c’était la guerre.

Des inconnus ? Normal, c'était ça, la Résistance. Il a réponse à tout mais l'enquête du commissaire Massu de la Brigade Criminelle a déjà détruit une à une ses pitoyables excuses. En réalité, dès 1942, il s'engageait à faire passer en Argentine de façon clandestine et onéreuse des familles juives entières ayant à craindre de la Gestapo. Il leur suffira de venir à lui, de nuit, munies d'une valise remplie de bijoux, d'espèces et autre argenterie. Connu sous le nom de « docteur Eugène », il recrute deux rabatteurs : un coiffeur, Raoul Fourrier, et un artiste de music-hall, Edmond Pintard.
Personne n'atteindra jamais l'Amérique du Sud. Maurice Petiot est condamné à mort pour 24 assassinats et guillotiné le 25 mai 1946 en « emportant ses secrets comme bagages ».

L'auteur fait débuter son récit à la découverte du charnier le 11 Mars 1944. S'ensuit une enquête romancée et une traque imaginaire du docteur Satan. Jean-Pierre de Lucovich nous prévient qu'il a transposé la vérité historique et la fin du docteur Satan pour en faire un polar rebondissant et emballant. Les dialogues trahissent la verve des personnages de l'époque. Ce roman nous fait surtout pénétrer dans une France dont on parle moins. Par honte, parce qu'elle dérange. Tandis que l'on meurt à pleins wagons dans les camps, on vit à Paris et on vit bien dans le milieu et dans les clubs parisiens. Le champagne coule à flots, la nourriture y est excellente et on trouve des bons d'essence - faux naturellement – pour mieux se déplacer. On s'enrichit, on jouit de la vie, on trafique et on mène une vie luxueuse et amorale. Comtesses, actrices, hommes de tous bords, autant aristocrates que truands se côtoient sans aucun souci de moralité.

Arletty vit une histoire d'amour avec le lieutenant-colonel de la Luftwaffe, Hans Jürgen Soehring, ce qui lui vaudra des ennuis après la guerre. A son procès, fidèle à elle-même, elle répondra à ses juges :

  • Si vous ne vouliez pas que je couche avec les Allemands, fallait pas les laisser entrer » .

Mais beaucoup de français vont collaborer avec l'ennemi. La Gestapo française est notre honte et notre pire ennemi. Ils seront efficaces, détruiront des réseaux entiers de résistance en s'y insinuant, arrêtant à tout va, torturant, assassinant puisque les SS leur ont octroyé le pouvoir insensé de détenir un port d'armes et une carte de police allemande. Ils sont partout, trafiquent, - il s'implante dans toute la France, des réseaux d'achat - mélangent profits et arrestations, aidant à la déshumanisation de la France et à la violation de sa fierté patriotique. Telle était la volonté allemande.

Personnage secondaire du roman, l'insaisissable Monsieur Henri, patron incontesté du 93, rue Lauriston est effrayant de cruauté. L'enrichissement par le crime. Ancien truand, Henri Lafont servira l'Allemagne mieux qu'un autre, réussissant à s'en dégager et acquérir une relative autonomie. A la tête d'une entreprise la plus puissante de France, grosse annexe de la Gestapo française, il est la figure emblématique de cette France dont on ne veut plus se souvenir.

On le sait, Henri Lafont a fréquenté le docteur Petiot. Lui a-t-il confié quelques missions d'effacement ? Ce qui conforterait la thèse d'un Petiot tueur de juifs et d'ennemis du Reich. Glaçant. Historique. Mais aussi terriblement humain puisque les victimes furent des personnes innocentes qui croisèrent la route macabre de Maurice Petiot. Ce roman plein de verve est salutaire et à ce titre, justifie mon coup de coeur.