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La controverse des temps

Rajae Benchemsi

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Disponible aux éditions S. Wespieser

Ce qu'en dit l'éditeur

Une femme est retrouvée nue, assassinée, le visage défoncé, dans un passage de La Mecque. Cette affaire émeut profondément les habitants de ce quartier et vient réveiller de lourds secrets de famille, d'amours interdites, mais aussi de malversations financières, au sein d'une ville dont l'architecture et le patrimoine religieux excitent la convoitise des sociétés immobilières.L'inspecteur Nasser est chargé de l'enquête, ce qui rompt pour un temps sa routine et sa solitude.

Afin d'identifier la victime, il plonge dans les existences tourmentées de deux femmes portées disparues, Aicha et Azza. Institutrice répudiée par son mari, Aicha entretenait en effet une correspondance amoureuse avec un médecin allemand, dont l'inspecteur se délecte. En même temps, il parcourt le journal intime de Youssef, jeune historien amoureux de l'architecture de La Mecque tout autant que d'Azza, jeune femme déterminée à ne laisser aucun sentiment l'asservir.Mais Nasser va croiser des fantômes plus inquiétants.

La corruption règne dans cette ville tiraillée entre ses traditions ancestrales et l'élan brutal vers la modernité. La Mecque semble se confier au lecteur, en révélant les enjeux complexes dont elle fait l'objet. Et très vite, on comprend que c'est le coeur sacré de cette ville, la Kaaba, qu'il faut sauver.

A propos de l'auteur :

Née à La Mecque en 1970, Raja Alem a fait des études de langue et de littérature anglaises avant de publier une douzaine d’ouvrages : romans, recueils de nouvelles, pièces de théâtre. Elle compte parmi les écrivains de langue arabe les plus importants de sa génération. Son dernier roman, Le Collier de la colombe, a obtenu le prix international du roman arabe en 2011 (Arabic booker Prize). Son premier roman, Khâtem, a été publié aux éditions Actes Sud.

Critique postée par :

Julie R

Deuxième roman de Raja Alem publié en France, après l’excellent « Khâtem » publié aux éditions Actes Sud dans la collection Sinbad, « Le collier de la colombe » nous entraîne dans une enquête policière au cœur même de la mecque, dans un passage étroit de la ville appellé Abourrouss. Un passage dans lequel résonne l’âme de cette ville sainte, un passage qui décide de nous livrer sa propre version de cette affaire, de ce meurtre terrible de cette femme retrouvée nue et violentée, le visage défoncé, nous présentant selon son point de vue les différents protagonistes de l’affaire, et par là même nous entraîne dans sa propre histoire, dans l’histoire de cette ville qui voit tous les musulmans du monde se tourner quotidiennement vers elle et rêver de venir effectuer le « hajj », le grand pèlerinage que chaque musulman doit y effectuer au moins une fois dans sa vie.

Derrière la circumambulation incessante autour de la Kaaba de ces pèlerins, cette vision première de la Mecque telle que la voit au début du roman l’inspecteur Nasser, vibre le désir brimé de ces hommes et de ces femmes, qu’il soit désir de l’autre, désir d’absolu, qui ne pourra jamais se vivre, étouffé par le poids des tabous. Raja Alem n’hésite pas à critiquer cette société qui aura, sous couvert de licite et d’illicite, séparé irrémédiablement les sexes, couvert les femmes pour qu’à aucun moment, on ne puisse ne serait-ce qu’imaginer leur apparence, au point que hommes et femmes ne savent plus à quoi ressemble l’autre, vivent dans la méconnaissance de l’apparence de son prochain. La frustration engendre ainsi le fantasme nécessairement inassouvi qui entrainera à son tour la violence… La fuite, virtuelle ou non, sera-t-elle la seule échappatoire possible ? La fuite ou la mort ?

Ainsi même, durant tout le roman, c’est la ville même qu’on entend geindre, exprimant sa douleur et sa réprobation, face à la mutation qui transforme sans retour possible son visage ancestral et saint, se rappelant d’un temps pas si lointain où le visage des femmes se montrait et où la ville elle-même, et pas simplement son cœur, était considérée comme la terre sainte du prophète. Car ce cœur de la Mecque dont abourrouss est la représentation la plus pure, sera bientôt remplacé par le jeu des promoteurs et de la spéculation immobilière par des buildings sans âme et des hôtels cinq étoiles. Un monde qui s’éteint irrémédiablement en voie de perdre les racines dans lesquelles se nourrit toute spiritualité. Ne restent que les aspirations d’une poignée qui, affamés d’absolu, seront prêts à tout pour garder le sens du pèlerinage, et de la présence de Dieu dans la Kaaba, attestée par le vol incessant au dessus d’elle des colombes à collier que plus personne ne regarde. Youssef, cet écrivain-journaliste qui, dans sa quête de l’amour d’Azza découvrira le sens profond de la sainteté de la Mecque est certainement le personnage le plus touchant et profond du roman…

Il est aussi important de noter le remarquable travail de traduction fait par Khaled Osman, qui est parvenu à conserver et à transmettre dans notre langue le rythme et la poésie inhérents à la langue arabe. L’écriture de Raja Alem est une écriture exigeante et évocatrice, qui vous transporte au plus profond de l’âme de ses personnages.

Certes, « Le collier de la colombe » est un roman noir, mais il est en définitive bien plus que ça. En lançant sa collection « La cosmopolite noire », les éditions Stock exprimaient la volonté d’abolir la distance entre littérature et littérature policière. Ce magnifique roman de Raja Alem est ainsi, en inaugurant cette collection, l’expression la plus juste de cet objectif éditorial. C’est un roman qui, explosant les clichés et les a priori qui circulent dans nos sociétés occidentales, nous dépeint la réalité douloureuse, au travers de l’évolution inexorable de sa ville la plus sainte, d’un monde arabe déchiré entre un traditionalisme de plus en plus dogmatique et une aspiration à la modernité qui bouscule et détruit ses propres racines. Edité au Liban, « Le collier de la colombe » n’aura quasiment pas été diffusé en Arabie Saoudite. Une oeuvre magnifique et désespérée…