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Daniel Martinange - Minuit chez Max

Nouvelle postée par :

Julie R

Il y a quelques semaines, après la lecture enthousiaste de son premier roman "L'ouragan"**, paru aux éditions Stéphane Million, j'ai eu cette envie, ADN de ce blog, de vous faire découvrir ce bel auteur à l'écriture si foudroyante, ainsi que la maison d'éditions grâce à laquelle ses mots nous sont parvenus. **

Car c'est un leurre effroyable que de penser que la littérature ne se résume qu'à une poignée de grandes maisons ayant pignon sur rue, aux dix auteurs dont on nous abreuve la rentrée littéraire venue, et le top 20 des ventes qui s'étale désespérément à l'entrée de vos librairies ou sur la home de vos boutiques en ligne. La littérature, c'est avant tout de la richesse et de la multiplicité, se sont des rêves et des espoirs retraduits dans des mots, eux-mêmes ayant trouvé refuge dans l'épaisseur rassurante d'un livre. Tant qu'il y aura des hommes, comme Daniel Martinange, pour rêver et nous raconter des histoires, et tant qu'il y en aura d'autres dont le rêve un peu fou est de les publier ou de les faire connaître, la littérature pourra survivre à toute crise, à toute tentative de la circonscrire.

Je remercie donc Daniel Martinange d'avoir accepté de revenir aujourd'hui, afin de vous faire découvrir un de ses textes inédits qui, je vous y invite vivement, vous donnera envie de dévorer son roman, et surtout, vous donnera la curiosité de quitter vos écrans si peu achalandés pour retrouver l'infini plaisir **des oeuvres qu'on ne peut découvrir qu'au hasard de flâneries en librairie. Le livre en a besoin, et vous aussi! Belle lecture à vous! **

Minuit chez Max

Minuit moins cinq. «Chez Max» allait fermer. Des mâles étaient accoudés au bar. Une dizaine. Ils suçotaient. Une bière. Un blanc. Rotaient. Se grattaient le menton. Se cramponnaient à leur verre. Ils auraient aussi bien pu concurrencer les chevaux et dormir debout.

Dans la salle, deux inconnus. Roux. Maigres. Muets. Devant des lait-fraise.

Tony retenait la porte des toilettes. Ou l’inverse. Il scrutait le plafond. Julien s’approcha :

  • Ya des étoiles ?

  • Et ta connerie, elle a combien d’étoiles ?

  • Ça va !, cria Max.

Quand Tony et Julien se battaient, c’était sur le parking. Max leur jetait un seau d’eau. Il les traînait dans le dépôt. Les couchait sur les matelas. Il en avait toujours quatre ou cinq pour le noyau dur de ses clients. Les autres dormaient chez eux.

  • Moi, je sais où je vais, cracha Julien. Un jour je me la coulerai douce.

  • Et ma tante s’appellera mon oncle !

Julien empoigna Tony à la gorge.

  • Arrête !, ordonna Max.

L’autre retira ses mains.

Tony avait été séminariste, acrobate cracheur de feu, mannequin, vendeur de chaussettes, professeur de philosophie, astrologue. On ne le savait plus bien. Lui non plus. Julien avait déposé un brevet pour le monde entier. Un bidet révolutionnaire. Les royalties se faisaient attendre. Depuis trente ans.

  • Ça me rappelle l’Australie, fit un rouquin.

  • Ouais, rétorqua l’autre. Ça dégénérait facile.

Ils avaient parlé fort. Tout le monde les dévisagea.

– L’Australie ?, s’enquit Tony.

Ils minaudaient. Lappaient. Tony insista. Ils précisèrent. Chercheurs d’or. Ils l’avaient été vingt ans.

  • Vous en avez trouvé ?

  • Ouais.

  • Beaucoup ?

  • Plein.

  • Et vous tournez au lait-fraise ! Non mais, je rêve... Si j’étais plein aux as, j’irais me dégotter des femelles sur la Riviéra !

Max dit :

  • Fais-toi changer les dents de devant. Après on verra. Et tu sais où c’est, la Riviéra ?

  • Au soleil. T’alignes la monnaie, tu siffles, une flopée de poulettes déboule.

Un accro au blanc fit :

  • Tu cherches une femme ou...

  • Tu sors les pépètes, tu sais plus où donner de la tête... Enfin, de...

  • Mais c’est pas une vie, ça.

  • T’as une vie, toi ?

  • Moi ? J’ai fait trois gosses. Casés. Mariés. Voilà.

  • Leur mère t’a plaqué et elle s’est tirée avec une gonzesse !

  • Tu fermes ta gueule, autrement...

C’est à ce moment qu’ils sont entrés dans le bistrot. Portés par le silence. Leurs pieds touchaient à peine le sol.

D’abord l’homme. Immense. Costaud. Crâne rasé. Costume trois-pièces gris anthracite. Chemise blanche. Cravate et pochette bleu-pétrole. Chaussures noires vernies.

Ensuite la femme. Grande. Mince. Une blondeur de blés en cascade sur ses épaules. Beauté hollywoodienne. Sculptée.

C’est ce que chacun vit en premier. Avant de s’apercevoir du reste.

La femme était nue. Entièrement. À part son rouge à lèvres. Ses escarpins à talons aiguilles. Le manteau de fourrure à la main.

Max tendit le cou. Il en avait vu d’autres. Surtout quand il était garde du corps de Lolita Montequeniz, la maîtresse de Juan del Lupe. Gros importateur de cocaïne en Europe. Protections haut placées. Mission de Max ? Del Lupe : - Si elle sniffe, je te vire. Pas de merde chez moi. Max avait fait le job. Mais sans pouvoir empêcher la magnifique dans les réceptions mondaines du Tout-Paris de se mettre brusquement à poil. De brûler les étapes. Le Colombien avait reconverti Max. Le choix : patron d’un relais routier dans un bled de Lozère, ou proxénète à Marseille. Max aimait les camions, pas la bouillabaisse.

Cette nuit le bluffait. Ici, entre la Nationale et les vaches. Et en semaine. Il lâcha : - Hé... Hé...

Les yeux des clients léchaient l’opulence des seins. L’entrejambe.

Ça ricana. Ça gloussa.

Le costume trois pièces s’installa à une table. L’icône nue s’assit face à lui. Posa son manteau de fourrure sur le dossier de sa chaise.

Max s’avança.

  • Vous pouvez pas...

  • Tu vois, lança Julien, la Riviéra, pas la peine...

  • Hé Max, jeta Tony, tu fais boxon, maintenant ?

Un rouquin se leva.

  • Ça me rappelle l’Australie.

  • Ouais, fit l’autre en le suivant.

Ils rejoignirent le couple.

Le premier saisit le manteau de fourrure. Le déposa sur les épaules et le dos de la femme nue. Délicatement, il en enveloppa son buste et ses cuisses.

Bouche-bée, Max. Il finit par demander :

  • Vous vous connaissez ?

  • C’est mieux comme ça, répondit un rouquin.

  • Autrement, reprit le second, ça dégénère facile.

Les clients ne s’intéressaient plus à la femme. Mais aux rouquins. Ceux-ci payèrent leurs verres, sortirent du bistrot. On les entendit chantonner sur le parking. Ils se fondirent dans la nuit de l’été.

Vers le nord, un chien se mit à aboyer.

L’homme au costume trois-pièces surveillait la porte ouverte. Il écoutait. Quand les jappements cessèrent, il se tourna vers Max. Lança :

  • S’il vous plaît ! Deux lait-fraise !

© Daniel Martinange l'ouragan Daniel Martinange est publié aux Editions Stéphane Million L'ouragan est disponible au format ebook